QUAND LES AUTEURS SONT DES PERSONNAGES
Les croisements du docteur Rosa
COLLECTION DES NOUVEAUTÉS
LES CROISEMENTS DU DOCTEUR ROSA

Au moment le plus inattendu de ma vie, alors que j’étais sur le point de succomber à une implacable solitude, je fus surpris par l’appel du médecin : « Viens ». La voix, au début un balbutiement hésitant, gagna peu à peu corps et envergure, se transformant en un courant d’ondes qui inonda mon sommeil. « Viens, viens ». Je me réveillai. Avais-je rêvé ? Je ne le croyais pas. Cela faisait très longtemps que je ne recevais pas d’appel, que je n’entendais pas de voix, que je ne servais plus à rien. Un monde peuplé de créatures rationnelles m’avait expulsé de l’essence des choses et avec le temps, je m’étais désenchanté : je m’étais replié dans le silence. Mais voici que la voix d’un médecin, d’un simple médecin, surgissait de la nuit, sûre d’elle-même, me réveillant, impérieuse, dense, me donnant presque un ordre. « Viens ». Je ne pouvais pas y croire. Mon nom, cette voix prononçait mon nom.
Je me levai, la lumière se fit, et c’est alors que je le vis. Il se tenait à un croisement, une mallette de cuir à la main. Son costume en lin blanc qui habillait son buste à la perfection, la cravate glissée entre les plis de son gilet, le chapeau en feutre incliné vers la gauche avec une fausse négligence et ses boutons de manchette luisant sur ses poignets, tout cela semblait converger vers l’armature aux branches épaisses qui soutenaient deux verres de vue. L’homme était arrivé à pied jusqu’à l’ancien point de rencontre, parcourant l’intérieur des Sentiers Morts. Un ciel piqueté d’étoiles recouvrait sa tête. S’il avait pu regarder au-delà, dans la direction de chacun des quatre points du quadrant, il aurait pu voir au nord un troupeau de chèvres, au sud deux chevaux noirs tachetés et, à l’est, un ruisseau cheminant entre des pierres imbibées de silence. À l’ouest, il aurait remarqué des pas allant dans sa direction. Mais le médecin n’avait pas encore vu, ni entendu mes pas. Il continuait à regarder le néant, à crier « Viens » dans l’obscurité, « Viens ». Quel beau tableau : la campagne, l’odeur nocturne de la rosée, cette voix qui déclame. Je fus saisi d’une sensation de bonheur indescriptible lorsqu’enfin je pus lui adresser la parole.
« Cela fait très longtemps que je n’ai pas eu le plaisir de parler à un homme, docteur Rosa. »
La voix se tait. Son regard oblique vers la gauche. L’armature et les verres fouillent les buritis au bord du ruisseau, cherchant l’origine de la salutation. Des chèvres ocre, couleur d’argile, noires prune, des chèvres aux cornes tordues s’approchent au trot silencieusement, rejoignant le médecin sans que celui-ci s’en rende compte. J’allume la lanterne et je la pose sur un morceau de bois découpé dans un arbre. Attirés par la lumière, les yeux du médecin rompent les limites des lunettes, s’aventurent dans le bosquet au bord de l’eau jusqu’à être éblouis par une sphère rouge qui brille et aveugle, mais dont la clarté diminue peu à peu. Je règle la lanterne. Je diminue la flamme, je la soulève au-dessus de la tête de l’homme, éclairant son corps de haut en bas, et tendant l’autre main vers lui.
Je sens sa paume lisse me serrer en tremblant, pendant que sa main gauche recule et comprime contre sa cuisse la mallette marron à cornières argentées. Mes yeux sont attirés par trois boucles qui réfléchissent sur le cuir de la malle la lueur de la lanterne derrière nous et dont la surface métallique, polie et couverte d’arabesques finement gravées, fait que je me perds toujours davantage dans les courbes sinueuses de ses lettres pointues. Explorant ces signes, m’arrêtant dans leurs courbes, je ne me rends pas compte que la silhouette blanche du médecin et sa main droite semblent reculer, refuser la rencontre, s’éloignant et se dissolvant dans l’espace. L’indignation palpite, court dans mes veines. Je tire l’homme comme une monture subjuguée par les rênes, le mors, et en le sentant à nouveau proche je sens son haleine embuer les verres de ses lunettes. Mais alors que je m’apprête à ébaucher mon sourire de triomphe et à me souvenir à haute voix du commandement donné aux anciens – «tu ne te parjuras point » -, un hennissement déchire les prés de part en part et un frémissement parcourt le bas de ma colonne vertébrale. Je lâche sa main; et nous regardons la route tous les deux.
Comment ai-je pu les oublier, les chevaux, les montures à la robe noire tachetée qui au petit trot viennent vers moi dans la poussière des pistes, harnachés et solennels ? Le pas égal, le dos et le poil luisant, ils s’approchent, quittent la route, descendent vers nous et s’arrêtent, un de chaque côté, enveloppés dans la vapeur qui sort de leurs naseaux. Leurs sabots martèlent la terre. La lune brille. J’échange un regard avec le médecin et presque en même temps, nous mettons les pieds à l’étrier et montons.
Lorsque la moisson est récoltée, dans les dernières semaines de juin, l’odeur de bois fraîchement coupé remplit la campagne. Éparpillées en cônes autour de nous, les termitières dorment. Les chariots à bœufs vides sont alignés sur le bord de la route. Et les empreintes de ceux qui nous précédèrent et posèrent les pieds ici des jours durant marquent la surface du sol comme des semailles d’hommes, d’enfants et de femmes.
C’était dimanche. Les chevaux marchaient au trot, évitant les flaques d’eau. Les palmes des buritis s’agitaient et semblaient prendre des formes humaines, pendant que le médecin, le corps balançant sur la selle où il était mal installé, me fixait du coin des yeux. Des points lumineux commençaient à s’éteindre dans le ciel qui acquérait progressivement des nuances colorées. Des points lumineux commençaient à apparaître au pied de la cordillère, de sorte que ma monture accéléra le pas en apercevant les premiers poteaux et rues du hameau.
Nous y faisons notre entrée. Les oreilles de mon cheval se dressent et se cambrent. Le rythme de ses fers trottant sur les pavés s’accélère et laisse place au galop, jusqu’au sommet de la colline, et lorsque je remarque les premiers contours du beffroi s’ébauchant sur la surface du matin, mon premier réflexe est de brider, retenir, tirer l’animal avec toute mon amertume et mon embarras. Mais mon cheval insiste, ignore mes forces. Il projette son cou en avant et n’interrompt sa fuite que devant une porte en pin sculpté, où viennent d’entrer deux têtes et corps grisonnants égrenant un chapelet.
La fumée de l’encensoir flotte vers le toit de l’église, comme si elle cherchait, entre les trous et les fissures de la voûte, une ouverture pour s’échapper. Bouches et bras s’alignent devant une silhouette pâle, et un à un les disques de blé glissent du calice dans la main, de la main dans les autres mains, puis de là, dans la salive et la mémoire, où ils se dissolvent. Caché sur un banc du fond, j’entends grincer la porte d’entrée. Je regarde derrière moi et je vois le médecin franchir le seuil, enlever son chapeau, s’agenouiller, tracer un carrefour sur sa poitrine et s’avancer vers moi.
Il s’installe et s’assied à ma droite, protégé par la mallette en cuir qu’il pose entre nos corps. Son visage s’absorbe dans la contemplation des figures furtives qui quittent leurs sièges pour former une file dans le couloir. Je sais qu’il ne tardera pas à se joindre à elles et si par négligence il abandonne la mallette marron, la plaçant sous ma garde, je saurai alors en mon for intérieur, que je pourrai l’ouvrir, examiner dans un rideau de secret les papiers qui s’y trouvent et vérifier les termes dans lesquels ils furent rédigés, établis et signés.
Le docteur se lève. La valise reste inclinée contre le bois, ses trois boucles me regardent fixement, me disséquant.
Et c’est alors que devant moi, parmi les bigotes qui se coudoyaient sur l’autel, une vieille aux sabots et à la mantille grise accueillit dans le réceptacle de ses mains le pain qui est également corps, mais avant de le mordre (car nous savions par devers nous, elle et moi, qu’elle le mordait à nouveau), elle fut parcourue de haut en bas par un tremblement qui la jeta contre le sol. Étendue par terre, la salive luisant à la commissure des lèvres, la femme trouva malgré tout des forces pour tordre son cou, pointer du doigt le fond de la galerie et planter ses deux yeux durs dans le banc qui me cachait. Innombrables furent alors les yeux qui suivirent les siens et se tournèrent dans ma direction à cet instant où je touchais presque la serviette : solide mur de regards denses, accusateurs, toujours plus proches, m’opprimant.
Sur la place en face de l’église, le matin se propage rapidement. Je cherche les montures, un bras m’attrape fermement par le coude, le médecin m’aide à marcher jusqu’aux animaux pendant qu’il protège la mallette dans l’autre main. Nous montons. Donnons un coup d’éperon. Nous poursuivons notre route.
À cette époque, des croyants ayant fui dans le désert campaient au bord du ruisseau, où un homme en costume les baptisait. Après avoir plongé leur corps à jeun dans l’eau, ils se séchaient les uns les autres et se serraient autour du feu, mâchant l’aumône qu’ils avaient recueillie. Les dos, les mains, les jambes et les têtes et les côtes isolés comme des pelotons dans une tranchée, les guenilles en guise de serviettes parfois et les bras recroquevillés : tout et tous apparaissaient plus nettement à mesure que nous descendions la colline, lui devant, moi à sa suite, moi et lui avançant au milieu des rafales d’air mortes et froides. Nous arrivons au ruisseau. Nous mettons pied à terre. Le docteur marche vers la rive, dessinant dans l’air un long salut avec son chapeau aux larges rabats.
Non, ils ne me permirent pas d’entrer dans l’eau. Ils ne me permirent pas d’avoir les pieds nus comme le médecin et comme lui de parcourir – déchirant et meurtrissant leur plante - le sentier de pierres escarpé qui donnerait sur la terre mouillée, et là de me reposer quelques secondes avant de toucher le liquide. Et ils ne voulurent pas non plus que mes orteils, après que j’eus pris ma respiration pour plonger, parcourent le lit en pente, creusant des sillons dans la matière froide, éveillant les poissons qui s’enfuiraient. Non. À moi, ils ne le permirent pas. L’homme au manteau de cuir attend en silence. Debout, à un point équidistant entre les rives, son tronc – comme un arbre enterré à la verticale aux branches nues tournées vers le haut – attend le moment où il recevra l’autre qui avance dans le courant. Les bras du baptiste s’ouvrent sur la lame d’eau, rappelant les anses d’une ancre. Le corps du médecin lutte contre les flots, coule, réapparaît entouré d’un banc de poissons, et la rivière le lave et l’accueille comme une antichambre où l’on abandonne impuretés et infirmités.
Et maintenant que la croupe du cheval du docteur oscille à nouveau devant moi et que nous continuons notre route, j’essaie d’imaginer le goût de sel déposé sur sa langue. J’essaie de me souvenir du visage de ceux qui se jetèrent, plongèrent, qui le soutinrent, ainsi que l’huile ointe sur leur front et le retour de celui-ci – limpide et triomphal – dans le monde et à la surface. Le jour est déjà haut. Nous commençons la montée de la colline, des montagnes en fleur. Le pas des animaux se fait plus lent et saccadé. Leurs sabots sonnent contre les pierres, et le bruit régulier de leur poitrine – comme de la mienne, la sienne ou même ta respiration que je sens maintenant – est tout ce qui me reste et marque le rythme de l’escalade. La piste est toujours plus escarpée. Je m’accroche aux rênes et au dos qui tremble et prend son impulsion entre mes jambes. Lorsque nous atteignons le sommet, nous nous arrêtons devant les parois de pierre qui plongent franches, indiscutables et infinies. À leurs pieds, cités et royaumes germent. Nous croyons les voir. Et peut-être les voyons-nous presque inaccessibles, invisibles. Nous regardons, et nos regards les recréent.
Je montre la vallée. Ma main droite, qui s’étend au-delà de moi et de nous, se pose sur le visage de ces rivières et plateaux, parcourt l’écheveau de rues et de toits, caresse des châteaux et des murailles épaisses qui protègent contre les peurs. Elle explore la silhouette de forteresses inexpugnables, ponctuées de regards qui veillent à l’intérieur des heaumes. Les hommes, les mondes ; leurs villes, tours et coupoles dorées : mon index les désigne. Le docteur les voit. Ou, comme moi, il les rêve seulement. Sa monture retourne le sol avec ses pattes arrière, cousant la trame d’une broderie sur la terre. Les sabots dessinent frénétiquement une, deux, des dizaines de croisements. Mes yeux suivent la valise. Au fond de la vallée, dans la ville la plus lointaine et protégée, une sentinelle contemple le sommet de la montagne, attentif à ce qui se passe ici sur ces pierres. Les trois boucles de la mallette en cuir brûlent sous le soleil. Le vent prend la montagne d’assaut. Le regard du médecin retombe sur moi, puis s’esquive, plonge sur la plaine gorgée de richesses et revient vers moi. Je cherche la mallette avec la main gauche. Il recule et la protège contre sa poitrine. Nos regards se croisent, s’évitent, se cherchent et s’entrecroisent. Je descends de cheval. Il m’imite. Le vent souffle l’ordre intimé aux anciens : « Tu ne te parjureras point. » Et c’est dans le sens contraire du vent – et de son plein gré – que le médecin marche à ma rencontre. Au moment le plus inattendu de ma vie, la valise m'est enfin offerte. Je brise les verrous. Je tends la liasse de papiers vers le soleil. Ils portent tous sa signature. Ils sont tous là, signés.
Nous descendons la montagne par des sentiers opposés. Les contours de la terre deviennent de plus en plus diffus, les crêtes des collines palissent, le plateau est garni d’épis de maïs, qui s’étendent jusqu’aux limites de l’horizon. Une cabane et une étable commencent à poindre. J’attache le cheval. Je jette mon manteau sur les tabourets de la cuisine et je commence à descendre l’escalier en colimaçon long et obscur. À mesure que les marches s’enfoncent plus avant, je feuillette l’ensemble de pages dactylographiées, prenant soin que la chaleur rouge de la lanterne ne se répande pas sur les documents. L’escalier fait des contorsions et se rétrécit avant d’arriver à ma chambre. Je ferme la porte, le kérosène s’assèche, et avec lui la flamme dans mes mains. Mais mes yeux ne tardent pas eux aussi à s’éteindre peu à peu et à reconnaître et à s’habituer à la nuit cloîtrée entre les murs.
Sans comprendre l’impulsion étrange qui me guide, je prends la première des feuilles de la liasse et la fixe soigneusement sur la pierre. Je fais deux pas en arrière, m’efforçant de la regarder dans la pénombre : on aurait dit un tableau ou un rectangle blanc sans cadre. Je réserve le même sort aux pages suivantes : alignées par rangées sur la surface du plafond et du sol, superposées par ordre numérique sur mes meubles, cimentées comme de fragiles carreaux en papier sur mes tableaux, statuettes, tapisseries. Les contours de la chambre disparaissent, recouverts par cette profusion de feuilles, certaines d’entre elles corrigées çà et là avec la vigueur d’un stylo à plume. Et c’est un peu avant de m’allonger définitivement sur mon lit que je me rends compte que je n'habite plus dans cette pièce, mais à l’intérieur, entre les lignes de ce texte que lui, le médecin, m'a confié au sommet de la montagne. Je m’aperçois que recouvert, blotti, enveloppé dans la couverture de ces pages, j’habite désormais leur être, leur noyau, les mots. Je m’allonge sur le lit. Je me tourne vers le coin et le mur. Je lis la première phrase :
Que nenni. Les coups de feu que vous avez entendus, ce n’était pas une querelle d’hommes, Dieu soit loué.
Avant de me couvrir définitivement la tête, je vois que les rayons de soleil filtrent à travers les feuilles que j’ai collées, et que, de papier qu’elles étaient, elles se sont transmuées en verre, en vitraux. Je dors en respirant cet air chargé de lumière.

Krishna Monteiro, "Les croisements du docteur Rosa",
Ce qui n'existe plus, 2015, Tordesilhas, São Paulo.
Traduction du portugais (Brésil) pour Le Lampadaire, Stephen Chao, 2015.




Le diable
le transporta encore
sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire,
et lui dit:
« Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m'adores. »

Matthieu 4-8