SUR LES LARMES
Des larmes
COLLECTION DES NOUVEAUTÉS
LES LARMES DE FATIMA

Des larmes ? vous plaisantez ! vous ne croyez tout de même pas que je vais pleurer pour ce que vous venez de faire!
Dois-je en faire plus ?
Non, inutile, je ne pleurerai pas.
Pourtant, cela vous ferait du bien. Vous le savez, n'est-ce pas, pleurer soulage. Il le faut, il faut que vous pleuriez. Et il serra un peu plus la vis, celle que l'on serre quand on maltraite, qu'on interdit, qu'on humilie. Il lui serra la vis. Il leur serra la vis, à tous.
Des larmes ? Des larmes, pourquoi faire ? Pour dire J'ai pleuré ? Et pourquoi faudrait-il le dire, l'avouer ?
Des larmes, non.
Ce serait pourtant si joli, si reposant. Elles s'écouleraient en un flot tranquille, continu et serein, sans soubresaut, ni hoquet. Dans le calme du visage. Qui laisserait aller cette eau produite par on ne sait trop quelle partie du corps. Contenue dans quel réservoir ? Cachée où ? Renouvelable ? inépuisable ?
Épuisable. Tout être connaît son épuisement, est épuisable et il sait qu'il l'épuise, son être, à longueur de journée, cherchant à atteindre la limite, celle à partir de laquelle l'épuisement sera effectif, où l'épuisable ne sera plus. Plus rien à prendre, plus de réserve. Tout est épuisé.
Vous avez tout mangé, il n'y a plus rien. Il faudra faire les courses. Et n'oubliez pas le chocolat.
Réellement épuisée jusqu'au fond de tout, des dernières réserves. Quand sera-t-elle réellement épuisée. L'a-t-elle déjà été ?
Et quand vous mettrez-vous vraiment en colère ? Quand direz-vous C'est assez? Jusqu'où dois-je aller ? Dois-je en faire plus ? répéta-t-il. Où est votre limite ?
Oui, mais épuisable, à l'infini, n'est-ce pas ce qu'il faudrait être ? Ne jamais atteindre la limite, la chercher toujours, la tester, la faire frémir, trembler, toujours la reculer, chercher le fond des larmes, chercher où puiser toutes ces larmes, avec quoi, quel instrument, quelle cuillère, quel bol, quel casserole, quel vase, quelle péniche, quel reversoir. Comment les ramener à la surface.
Et n'oubliez pas de rapporter deux packs d'eau.
Ne pas déverser. Jamais.
Mais comment produire toute cette eau ? D’où viennent les larmes ? on les voit déborder de l’œil, mais ce n’est pas lui qui les produit, sa matière n’est pas liquide, pas plus qu’il ne baigne ni ne flotte dans un liquide, à peine un peu d’huile pour assurer la mobilité, pas plus qu’il n’y chavire ou n’y sombre quand le flot tumultueux le rencontre. Il rougit un peu, oui, c’est le sel des larmes qui l’irrite. L’eau qui rencontre le sel, l’eau salée qui baigne l’œil. D’où viennent tous ces liquides, toutes ces humeurs ? Les larmes provoquent l’œil, mais l’œil ne provoque pas les larmes.
Vous me faites chavirer, mais je ne sombrerai pas. Je ne verserai pas.
Je n’ai plus de stock, tout a été utilisé. C’est trop tard.
Mon cerveau est rempli d’eau. Mon cerveau n’est pas rempli d’eau, il est solide, pas liquide.
En moi nul réservoir.

Mais pleurer avec des mots ou sans mots ? Si vous voulez vraiment que je pleure, si c’est la seule solution pour que s’arrête la torture, dites-moi comment faire.
C'est à moi que vous osez poser la question ? Si vous pleurez avec des mots alors je vous répondrai, et alors on ne s'en sortira pas, vous voudrez toujours avoir raison, je voudrai toujours avoir raison. D’argutie en argutie, on ne s'en sortira pas. Pleurez sans mots, ce sera plus simple. Que rien ne filtre de votre gorge. Que rien ne s’ébruite. Et il serra encore un peu plus.
Juste les yeux. De vos yeux doivent s’écouler les larmes. Pas de votre gorge. Ni vociférations, ni hoquets, ni soubresauts, ni grimaces. Des larmes sur un visage lisse, c’est ce que je veux. Comme si elles coulaient d’elles-mêmes, de leur propre volonté. Sans vous. Des larmes qui vous dépassent, vous voilent, dans lesquelles vous disparaîtriez, vous vous dilueriez. Voilà pour vous.

Si vous me serrez encore un peu plus, comment voulez-vous que je pleure. Par où voulez-vous qu'elles sortent ces larmes que vous voulez me voir pleurer. Si le corps est trop serré, elles resteront coincées là où elles se terrent. Laissez leur de l'espace, que leur flot puisse s'étendre, faire nappe, se dégager de leur boue utérine, monter à la surface par un effet de la gravité peut-être. C'est le puits artésien, je crois.
Ne parlez pas, vous ne dites que des bêtises. Pleurez. Et ne confondez pas gravité et gravitation, gravité et pesanteur, grave et gravide, puits artésien et chauffage géothermique, car c’est bien cela, n’est-ce pas, que vous vouliez dire.
Je pensais que /
Ne pensez pas.
Je croyais que/
Ne croyez pas.
Pleurez.

Et Fatima se demanda, avec tout le sérieux rendu nécessaire par l’urgence de la situation, comment elle allait faire pour pleurer. Ne se connaissant aucun motif personnel qui la conduirait à fondre en larmes, à part la tyrannie du maître (elle était femme de ménage à ce moment précis) pour lequel elle travaillait, mais justement les efforts du maître étaient vains, tout allait bien pour elle, ni maladie, ni souci d’argent, ni souci d’enfant, il lui fallait en toute logique trouver des motifs non personnels. Car, elle en était persuadé, pour pleurer il faut des motifs. Et elle voyait bien tout le caractère contradictoire de sa recherche, pleurer c’est l’expression d’une émotion, l’émotion c’est personnel, c’est qu’on est touché aux tréfonds de soi comme dans un grand mouvement du corps, comme un grand remue-ménage qui va chercher l’eau dans les entrailles, qui va la puiser et la remonter avec efforts, avec saccades, avec secousses, dans un terrible tremblement sismique. Pleurer, pleurer beaucoup c’est tout ça. Comment provoquer cette secousse sans émotion préalable, comment pratiquer les larmes impersonnelles ?

Elle demanda autour d’elle, on lui répondit qu’elle n’avait qu’à penser à son enterrement, qu’elle ferait mieux de prévenir la police qu’elle était maltraitée par son employeur, qu’elle ne néglige pas de recourir au globe de l’oignon qui fait couler les larmes même quand on a envie de rire, qu’elle n’oublie pas de stimuler, son problème était peut-être tout bêtement mécanique, la minuscule glande lacrymale située sur le bord de la paupière inférieure, qui y fait une petite bosse à peine visible, avec une épingle toute fine, en faisant toutefois bien attention à ne pas toucher l’œil, elle pourrait sans doute déboucher le canal lacrymal qui, comme toute chose dont on ne sert pas suffisamment, avait dû se détériorer, voire se boucher. On lui dit que les larmes c’est en relation avec le lait, ça vient avec, une montée de lait et une montée de larmes c’est tout pareil, c’est pour ça que les femmes pleurent, bien plus que les hommes, leur liquide à eux ne dépassant pas le niveau du bas-ventre, et, elle, elle n’avait pas allaité ses enfants, elle avait pris des médicaments pour arrêter la montée de lait, elle avait eu tellement de fièvre par cet acte contre nature, et ça lui avait coupé le lait et les larmes, c’était bien fait pour elle, une punition de la nature, voire de Dieu, voire de la société toute entière, de l’humanité souffrante et affamée. Assoiffée. On lui dit que les hommes aiment voir les femmes pleurer, ça les calme, ça leur fait un effet bœuf, ça agit sur leur testostérone, ça en diminue le taux, fait fondre leur virilité agressive, que c’était sans doute pour ça que son maître insistait tant, parce qu’il l’aimait ou qu’il avait besoin de calmant, ou parce qu’il voulait l’aimer et qu’elle ne l’aidait pas beaucoup, vraiment elle pourrait faire un effort et verser une petite larme, qu’elle essaye et elle verrait bien qu’il desserrerait son étreinte. On lui dit Fatima, ne sois pas prisonnière de ce que ton maître projette sur toi, évade-toi, enfuis-toi, prends tes enfants et va-t-en, tu trouveras bien un autre emploi, un autre toi, une autre vie, garde ton moi, tout vaut mieux que ce qu’il te fait subir.
On lui dit tant de choses qu’elle en eut le tournis.
Il lui dit, prends ton seau, ton balai brosse et ta serpillère et va chercher des larmes. Ne reviens que si ce récipient est rempli. N’en profite pas pour partir Dieu sait où, tu dois revenir sinon je te chercherai, je te trouverai et la punition que je t’infligerai sera terrible, et ne crois pas que tu puisses m’échapper, je te retrouverai où que tu ailles. Tu connais ma malveillance et mon opiniâtreté. Je te retrouverai, toujours, crois-moi. J’ai une mémoire de sioux et ma rancune est tenace.
Tous les conseils, préconisations, exhortations, et autres discours de ceux à qui elle avait demandé de l’aide ne pouvaient lui être d’aucune utilité, elle le comprit. Des paroles pour ne rien dire. Elle comprit qu’elle devrait trouver le chemin des larmes par elle-même. Elle savait qu’elle avait raison, que son analyse était la bonne : il fallait de l’impersonnel pour pleurer sans bruit, sans grimace, pour pleurer sans manifester d’autre marque d’émotion que ces larmes, impersonnelles, neutres, insipides, nues. Alors, elle le comprit, il lui faudrait pleurer pour quelqu’un d’autre, pas pour elle, pas sur elle.

Et ils recommencèrent avec leurs conseils Va au cinéma, au théâtre, Mets-toi devant ta télévision, souffre avec les héros et les héroïnes, Mets-toi dans leur peau, Lis des romans tristes et pleure des torrents de larmes, pleure sur tes vrais malheurs, ceux que tu ne connaîtras sans doute jamais, pleure sur ce que tu n’as pas à pleurer, pleure de ne pas avoir à éprouver tous ces beaux sentiments, ces frayeurs, ces désirs, ces amours que jamais tu ne vivras, pleure sur ce que tu n’es pas et ne seras jamais, pleure par ce que tu ne seras jamais. Pour qui la prenait-on ? une niaiseuse ? Pourquoi devrait-elle pleurer à la place de, ou avec, ces personnages plus ou moins transparents ? S’était-elle jamais plainte de son sort ? pourquoi devrait-elle déléguer ainsi ses sentiments? Fatima n’avait jamais aimé lire, le cinéma ne l’intéressait pas, ça sentait le faux à plein nez, le factice, on ne lui racontait pas d’histoire à elle. Elle n’était pas gourde à ce point. S’identifier à ces pleureurs et ces pleureuses de fadaises, la larme à l’œil. Pour qui la prenait-on ?

Et tout d’un coup, elle comprit. Les enterrements, il fallait qu’elle aille assister aux enterrements d’inconnus, qu’elle parle aux familles des défunts, qu’elle compatisse à leur chagrin, qu’elle pleure avec eux.
Ce qu’elle fit .
Le premier enterrement auquel elle assista fut grandiose. Une très grande église, presque de la taille d’une cathédrale, très laide, bourrée à craquer de monde. On déplorait la mort d’une femme. Fatima comprit que sans être une personnalité reconnue du grand public, cette femme, encore assez jeune au moment de sa mort, avait été très appréciée, elle avait dû avoir un charisme, une aura. Elle comprit qu’elle avait été professeur, ses étudiants, ses collègues, ses amis remplissaient l’église. Il y en avait tant qu’ils ne trouvaient plus de place pour s’asseoir. De jeunes couples, sans doute ses étudiants venus là comme pour valider leur dernier séminaire, portaient leurs bébés hurlants dans les bras, ou dans des poussettes, que leurs proches voisins essayaient de faire taire à grands coup de Chut , Vous pourriez rester dehors Ce n’est pas la place des enfants hurleurs Laissez-nous nous recueillir en paix. Mais les jeunes parents restaient sur place, ils voulaient leur part de malheur et de larmes, ils voulaient qu’on les voit là, qu’on remarque leur présence pleine de dévotion et d’admiration pour cette personne remarquable qu’ils venaient de perdre, leur professeur, leur maître, et que leurs enfants et les enfants de leurs enfants le sachent, se souviennent à jamais de cet événement. D’autres, plus âgés, la quarantaine, la cinquantaine, écoutaient avec attention mais sans y croire les paroles du prêtre qui expliquait, avec tout l’art nécessaire, ce que c’est que la mort à un public qu’il savait être païen, athée, sensible, raisonneur, mystique. La famille, les amis proches assis aux premiers rangs, dans la travée centrale, là où il fallait qu’ils soient, se savaient sous le regard empli de curiosité de tous les participants : était-ce lui le père, était-ce elle la mère, la défunte était la première de leurs enfants qu’ils perdaient, comment supportaient-ils leur malheur, l’ex-mari, celui qui avait déserté la foyer conjugal, il l’avait abandonné pour une autre fille sans doute plus jeune, se sentait-il coupable, quelle tristesse ressentait-il, qu’éprouvait-il, et leurs enfants comment se tenaient-ils ? A quoi bon toute cette apparence de réussite pour en arriver là. Elle avait mal supporté la séparation d’avec le père de ses enfants, elle s’était fabriquée cette maladie et elle en était morte. Elle avait tant souffert. C’était injuste. Fatima entendait penser tous les spectateurs, elle pouvait suivre chacune de leur pensée. À tous. Un par un. Des hommes, des femmes, d’avantage de femmes que d’hommes, venaient au micro, devant l’autel, apporter leurs témoignages vibrants d’émotion, rapportant des détails de la vie quotidienne, des choses insignifiantes qu’elle savait transformer en moments de beauté pure, disaient-ils. Sa grâce, son charme, son intelligence, et toute cette jeunesse, cette vie, ces fêtes qu’ils avaient vécus ensemble. Tout ce qui était à jamais révolu, mais qui jamais, disaient-ils, ne s’effacerait de leur mémoire. Vie qu’ils vivraient dorénavant pour elle, elle qui les avait rendus assez forts pour supporter sa perte. Ils vivraient, nous vivrons disaient-ils.
Comment ne pas pleurer ?
Et Fatima pleura, de tout son corps, silencieuse, immobile, elle pleura.

Elle rapporta un plein seau de larmes à son maître. Les siennes exclusivement, elle n’avait pas voulu tricher en ramassant avec sa serpillère les larmes des autres participants qui pleuraient pourtant abondamment, elle n’avait pas voulu car toutes ces larmes qui roulaient à terre étaient impures, elles étaient souillées par l’amour, l’amitié, la rancœur, l’envie, la jalousie, ou tout autre sentiment que le pleureur éprouvait ou avait éprouvé pour la morte. Les larmes de Fatima étaient pures, des larmes pour des larmes. Le maître les goûta, content, elles étaient à peine salées, il s’en imprégna le visage, s’en humecta le cœur et lui ordonna d’en remplir la baignoire, qu’il y plonge son corps tout entier.
Fatima, dorénavant, assiste aux enterrements, elle pleure sans bruit anonymement, elle n’est pas une pleureuse professionnelle, elle ne réclame rien ni ne se mêle à la famille, elle ne se met pas en deuil, elle est là, elle entend, elle écoute, elle voit et elle pleure.
Elle a trouvé sa place, elle se met à l’entrée, à droite du porche des églises, ou des crématoriums, ou des cimetières, statue immobile vêtue de blanc et de bleu qui laisse glisser sur son visage lisse une après une les larmes de la douleur silencieuse, les larmes de compassion, de cette compassion qui ne l’atteint pas elle qui ne souffre pas. Son ancien maître est devenu son servant, son idolâtre, il porte les seaux qui recueillent les larmes-offrandes et dépose des fleurs à ses pieds. Il la porte, statue immobile, d’église en église, d’enterrement en enterrement, il la porte et la dépose avec précaution, il a desserré son étreinte, avec douceur, de peur de la casser, de la brusquer, il la porte devant l’entrée de chaque église, de chaque cimetière, il la porte et la dépose, il recueille les larmes qui coulent silencieusement de son visage lisse, de ses yeux immobiles et vides, de ces paupières sans cils. Il la porte et il l’aime.

Maria Rantin,
Des larmes,2014.
Court récit écrit pour le Lampadaire




































































































































































































































La biographie lambertienne de Maria Rantin est ici
SUR LES LARMES
Des larmes
COLLECTION DES CURIOSITÉS












Livre III, chapitre 3















































Livre III, chapitre 4














Livre IV, chapitre 9














Livre IV, chapitre 10





LES LARMES DE SAINT-AUGUSTIN

J'étais captivé par le théâtre, ses représentations étaient remplies des images de mon malheur et du combustible de mes passions.
Mais comment l’homme peut-il vouloir souffrir au spectacle de chagrins et de tragédies dont il ne voudrait pas pour lui-même ? Pourtant, comme spectateur, il veut souffrir de cette douleur représentée, et jouir de cette souffrance. Folie étonnante, n’est-ce pas ? Chacun est d’autant plus ému qu’il est personnellement plus exposé à de tels sentiments. Et, comme l’on dit, souffrir soi- même, c’est être malheureux ; compatir, c’est avoir pitié. Mais où est cette pitié dans les fictions de la scène ? On ne demande pas au spectateur de se porter au secours, on l’invite simplement à souffrir. Et on applaudira d’autant plus l’auteur de ces fictions qu’il nous aura fait davantage souffrir. Si ces drames humains, imaginaires ou inspirés de notre histoire ancienne, sont représentés sans faire souffrir le spectateur, c’est l’échec assuré, l’écœurement et les critiques. Mais à l’inverse, si le spectateur souffre, il est captivé et heureux.

Oui, nous aimons les larmes et la souffrance.
Tout le monde préfère, bien sûr, être gai. Mais si on ne trouve jamais du plaisir à son propre malheur, nous en avons, en revanche, quand nous avons pitié, même si cela ne va jamais sans souffrir un peu. N’est-ce pas pourquoi alors nous aimerions souffrir ?
Tout vient de ce flux de l’amitié. Mais où va-t-il ? où coule-t-il ? pourquoi dévale-t-il comme un torrent de poix bouillante dans l’immense mer houleuse de nos sombres envies où il se métamorphose et se transforme volontairement, se détourne et déchoit de la transparence céleste ?
Il faudrait chasser la pitié. Non, non.
Aimer la souffrance ? Oui, parfois.

Mon âme
protège-toi des ordures
avec l’aide de mon Dieu

Dieu de nos pères
célébré toujours vanté

protège-toi des ordures

Encore aujourd’hui, il m’arrive d’avoir pitié. Mais, à l’époque, au théâtre, j’ai partagé la joie des amants quand ils jouissaient abjectement l’un de l’autre, quel que fût le degré imaginaire de leurs actes dans les jeux scéniques. Et quand, au contraire, ils renonçaient l’un à l’autre, j’ai compati en quelque sorte à leur tristesse. Dans les deux cas, j'ai pris du plaisir.

Aujourd’hui, j’ai plus de pitié pour celui qui tire son plaisir de sa propre abjection que pour celui qui souffre d’être frustré d’une volupté malsaine ou d’un misérable bonheur. La pitié est d’autant plus authentique qu’elle ne prend plaisir à aucune souffrance. On approuve le commandement de l’amour : plaindre le malheur d’autrui. Mais pour qui cède à la pitié, il est préférable, bien sûr, de ne pas en souffrir. Oui, car s’il existait quelque chose comme une bienveillance malveillante, il serait alors possible que celui qui s’apitoie véritablement, sincèrement, en vienne à souhaiter l’existence d’êtres malheureux pour avoir à les plaindre.
On peut comprendre une douleur mais on ne doit en aimer aucune.

et toi Seigneur Dieu
tu nous aimes
amour large et profond
plus pur que le nôtre
plus incorruptible
aucune douleur ne te déchire

Mais qui en est capable ?


Moi, en ce temps-là, j’étais malheureux. J’aimais souffrir et je réclamais de quoi souffrir.
La pantomime des misères fictives d’autrui devait me tirer les larmes pour que j’apprécie le jeu de l’acteur et être bouleversé. Quoi d’étonnant ? Pauvre brebis qui erre loin du troupeau, qui trouve insupportable ta prison, j’étais ravagé d’une gale immonde. D’où mon amour des souffrances – non pas celles capables de me pénétrer en profondeur car je n’aurais pas aimé avoir à endurer celles dont j’aimais le spectacle – mais des souffrances représentées et racontées qui ne pouvaient que m’égratigner en surface. Et pourtant, comme les ongles quand on se gratte, elles provoquaient inflammations, tumeurs, abcès et pus repoussants.

C’était ma vie. Mais était-ce la vie, mon Dieu ?


Cette douleur a noirci mon cœur.
Dans tous mes regards, il y avait la mort. La patrie était mon supplice et la maison paternelle un étrange malheur. Tout ce que j’avais eu en commun avec lui se retournait sans lui en torture monstrueuse. Mes yeux le réclamaient partout et on ne me le donnait pas. Je haïssais tout parce que tout était privé de lui et que rien autour de moi ne pouvait plus me dire : le voici, il arrive, comme de son vivant quand il était absent. J’étais pour moi-même une grande question et j’interrogeais mon âme, pourquoi sa tristesse, pourquoi tant d’effroi. Elle ne savait rien me répondre. Si je lui disais : espère en Dieu, très justement elle n’obéissait pas parce que l’homme si cher qu’elle avait perdu était plus vrai et meilleur que le fantasme en qui on lui donnait l’ordre d’espérer. Seuls les pleurs m’étaient doux et avaient pris la place de mon ami dans les plaisirs de mon cœur.


Maintenant, Seigneur, c'est déjà loin. Avec le temps, ma blessure s'est calmée.
Est-ce que je peux t'écouter, toi, qui es vérité, et approcher de ta bouche l'oreille de mon cœur pour que tu m'expliques pourquoi les pleurs sont doux aux malheureux ? et pourquoi, alors que tu es là partout, tu as rejeté loin de toi notre malheur, pourquoi tu persistes à rester en toi quand nous sommes le jouet des malheurs ?
Pourtant, si nous ne pleurons pas à tes oreilles, il ne resterait plus rien de notre espoir.
D'où vient que l'on arrache à l'amertume de la vie ce fruit savoureux : gémir, pleurer, soupirer et se plaindre ?
La douceur viendrait de l'espoir que nous avons de t'entendre ? Comme dans le cas des vœux que l'on veut voir se réaliser. Mais dans la douleur de la perte et du deuil, dans laquelle j'étais alors enseveli, je ne pouvais pas espérer qu'il revienne à la vie. Mes larmes ne le demandaient pas mais je souffrais tellement que je pleurais.
Oui, j'étais malheureux. J'avais perdu ma joie.
Les pleurs, qui sont une chose amère, feraient-ils alors nos délices par dégoût des mêmes choses qui faisaient autrefois notre jouissance et aujourd'hui notre répulsion ?

Saint-Augustin
Les Aveux
traduction de Frédéric Boyer
© P.O.L, coll. « #formatpoche », 2013.


Livre III, chapitre 2



















































































































Publié avec l'aimable autorisation de P.O.L