PORTRAITS DE FAMILLE 2
Les enfants que j'ai eus
COLLECTION DES NOUVEAUTÉS
Malek Gnaoui, Portrait de famille 2, 2014. Céramique, lumière et fil électrique
Courtesy Malek Gnaoui

LES ENFANTS QUE J’AI EUS

Vous comprenez, je suis embêtée, je ne reconnais plus mes enfants. J’en ai, ou dois-je dire, j’en avais, quatre. Bertrand, Catherine, Amélie et Louise. Amélie et Louise, les deux dernières, des jumelles, je les ai eues au Canada, d’un mari comme il se doit canadien. Pour Bertrand, l’aîné, j’avais choisi l’Allemagne, et bien sûr le père de Catherine était français. Il en fallait bien un. Aujourd’hui je suis seule, je veux dire sans mari, j’ai arrêté là ma visite du monde, et, je crois sans enfants, je ne les retrouve plus.

Je n’ai que des lieux communs à vous communiquer. Je suis désolée, ce n’est que ma vie. Au Canada, il faisait froid, l’accent était charmant, mais un peu lassant. On ne peut passer ses journées à faire en sorte que ses enfants n’attrapent ni le rhume ni l’accent. De quoi aurais-je eu l’air avec des filles, toujours le nez dans le kleenex, parlant comme des paysans du XVI° siècle. Ah mon mari n’aimait pas ça quand nous nous engagions sur ce terrain. Lui, il voulait qu’elles parlent comme lui, moi je voulais qu’elles parlent comme moi. Je ne pensais pas qu’on se disputerait autant. Il m’accusait de ne prononcer que des bêtises, de ne m’attacher qu’aux surfaces des choses. Je lui répondais que c’était idiot, que les choses dont il parlait n’avaient pas plusieurs surfaces, qu’une seule leur suffisait bien, et que d’ailleurs chez lui toutes les surfaces gelaient. Des disputes idiotes, dénuées de sens. Et puis les deux premiers aussi il voulait me les voler, le Bertrand et la Catherine. Il les emmitouflait soi-disant pour les protéger du froid qui règne là-bas, en fait pour me les cacher. Je l’ai bien compris. Je les ai découverts et ramenés en France, tous les quatre.

Bertrand, l’aîné, je l’ai eu au cours d’un échange Erasmus. J’étais partie en Allemagne pour mes études. J’ai surtout étudié les allemands. On m’en avait dit tant de mal, que j’ai voulu voir de plus près ces êtres étranges. Du quel vraiment Bertrand est-il le fils, je ne saurais le dire. Même physiquement, il ne ressemble à aucun des souvenirs que j’ai de mes amants. Peut-être est-il une sorte de mélange, un condensé, une synthèse. Peut-être se sont-ils mélangés en moi, et lui, ce fils, fait de petits morceaux mal cousus ensemble, tout décousu, un décousu. Bertrand Décousu. Robert Unzusammenhängend, je me souviens maintenant, c’était le nom de son père. Je ne pouvais pas laisser le fils avec un nom pareil, alors à l’Etat Civil, j’ai dit qu’il s’appelait Décousu, ce n’était pas vraiment un mensonge.

C’est drôle comme le passé revient à la surface, comment il ressurgit.

Je suis dans le fauteuil, là, au bout de ce couloir, il fait un peu froid. Je m’efforce de répondre à vos questions. Je ne sais pas pourquoi je suis dans ce fauteuil, là dans ce couloir.

Je les ai eus tous ces enfants, oui. Et puis petit à petit, ils ont disparu.
On les a à des endroits différents du monde, à des endroits différents de soi, mais on les a, oui.
On les a et puis on les a eus. Goûtez la différence.
Si vous les voyez, j’aimerais que vous me les rameniez.
ou les rapportiez
tout dépend de l’état dans lequel vous les trouverez.
Parfois, je vois des gens, ils se disent mes enfants, ils passent devant moi comme en un défilé, mais ce ne sont pas eux. A quoi les reconnaitrais-je ?

J’en ai vu passer
la mère dit à la fille
je suis réaliste
la fille (à huit ans, elle n’avait peur de rien) dit à la mère
tu es monstrueuse
la mère répond à la fille
non, je suis réaliste
Vous imaginez bien sûr la synthèse, que n’a pas dite la mère, ce qui prouve qu’elle n’est pas cette monstrueuse que disait qu’elle était sa fille (que sa fille disait qu’elle était), qui malgré tout ne lui voulait pas de mal.
Les deux souriaient.
Quelles intelligences.
À laquelle des deux ai-je souri déjà ?

Mais je ne voulais pas être monstrueuse, c’est ce que j’ai été dans l’obligation de leur expliquer, bien longtemps après. C’est ça que j’ai dit à Amélie, et peut-être aussi à Louise, je ne sais plus, et elle est partie. Les deux ensemble ? Elles sont parties.

Des jumelles, c’est normal, l’une ne va pas sans l’autre.

Moi dit le poète, c’est Bertrand, ce qui m’intéresse après tous mes voyages, il a beaucoup voyagé, finalement c’est l’écriture, c’est d’écrire un livre sur la langue. Quel poète ! il vient de découvrir le monde.
c’est pas sur la langue, c’est pas au bout de la langue, ton mot il est pas là.
c’est sous la langue, hey connard qu’il faut aller chercher, c’est là où il y a cet espèce de tendon, un peu dégoûtant, là où on met à fondre les médicaments homéopathiques qui s’ils ne font pas de bien ne font pas de mal, quel drôle de concept ;
ton mot, l’est là, et les autres aussi, fondants. Et le tendon, faut le couper si tu veux les attraper, les sauvegarder, si tu veux oublier d’être poète. S’ils te font pas de bien, ils te feront pas de mal, hey poète, nous la joue pas au torturé.
C’est ça que j’ai dit à Bertrand. Ça ne lui a pas plus. Il est parti en Mercedes, c’était sa voiture, tu parles d’un poète !

Comment plaire à ses enfants ? Depuis, je me pose la question.
C’est pas la langue qui est intéressante, c’est le dessous de la langue.
Quand je leur dis ça, même sans les insulter, ils ne me comprennent pas. Pourquoi ?

Il me restait encore Catherine, la seconde de mes enfants. A cinquante ans, elles est venue me voir, et m’a simplement dit « Maman, c’est fini, je m’en vais. » Que pouvais-je répondre ? Bon vent, ma fille, qu’il te soit propice doux et généreux ? Il ne faut pas se moquer, cela peut être dangereux. J’ai souri et je n’ai rien dit. Même pas « adieu ».

Et voilà comment je me suis retrouvée sans enfants.

Et maintenant ?

J’en ai quelques souvenirs, oui, inscrits dans mon cerveau, comme des taches de couleurs. Je pense même que chacun y a sa place. Les endroits non colorés, sont les emplacements des enfants que je n’ai pas eus. C’est ridicule. Cette conception, ce concept ne tient pas debout. Avez-vous déjà vu votre cerveau ?
Il faut le remplir, ne pas laisser ces parcelles incolores.
Car l’incolore est douloureux. Vous le savez peut-être.
Le vide aussi.

Je crois en fait que j’ai eu cinq enfants, je n’en suis pas sûre. Vous pensez que c’est ridicule d’avoir ce doute, comment ne peut-on pas savoir combien d’enfants on a élevé. Les ai-je tous élevés ? Déjà les jumelles c’est un problème, un enfant à quatre bras, quatre jambes, deux bouches. Est-ce qu’on les compte pour deux ou pour un. Voyez comme ça gigote, dans tous les sens. Par quel bout les attraper ? Qu’est-ce qui compte, le nombre de fois où on est enceinte (monopare, quadrupare,) où le nombre d’enfants qui sort de la caverne ? Comment remplir le vide de son cerveau ?

À cette cinquième, encore une fille, admettons que je l’ai eue, j’ai fini par lui dire que c’était la réalité qui était monstrueuse. Mais qu’il fallait s’y faire. C’était comme ça. À elle, je le lui ai dit. J’avais perdu ma gentillesse. Et plus personne pouvait faire semblant, par simple politesse, de ne pas voir que la réalité elle l’était monstrueuse. Depuis le temps !
Elle est partie, elle aussi, en me disant « non, ce n’est pas la réalité, c’est toi. »
Elle n’avait rien compris. Elle est partie se marier avec un boucher, quelle drôle d’idée. Elle maniait très bien la hachette. Elle avait un joli petit présentoir avec cinq hachettes, sur un fond lumineux. C’était son enseigne. Quand j’allais faire les courses et que je lui parlais derrière son comptoir, car je continuais à aller la voir, tant pis pour le boucher, je les voyais qui clignotaient et me faisaient de l’œil. Que voulait-elle me dire par ses hachettes ? Elle en avait mis cinq. Je lui ai demandé pourquoi ces hachettes, ma fille.
Elle s’est contentée de me répondre
ce ne sont pas des hachettes, ma mère. Ces couperets dans le langage de la boucherie s’appellent des feuilles, ma mère : avec elles, on tranche avec le tranchant et on aplanit avec la large surface plane qui ressemble tant à une feuille qu’un boucher fin observateur a trouvé convenable de leur donner ce nom. Ce sont donc cinq feuilles blanches que j’ai mises sur ce fond blanc légèrement luminescent comme une enseigne. Des feuilles blanches, tu entends ma mère ? aussi coupantes que le tranchant d’un couteau, aussi étourdissantes qu’une claque donnée avec le plat de la main.
Elle a toujours aimé parler celle-là, en faire tout un plat, faire des manières, en rajouter. Je ne l’ai jamais bien comprise. C’est insupportable.
Ça vous étonne ? Pourquoi ? Vous pensez qu’on devrait comprendre ses enfants ? Est-ce que je me comprends moi-même, non, vous voyez bien, alors comment pourrais-je comprendre les autres. Ils sont si peu de mon sang. J’ai déjà assez de travail avec moi. Laissez-moi tranquille, s’il vous plaît.
Elle parlait pour cacher la réalité ! Oui, elle oubliait de dire que le nom exact était « feuille de boucher ».
C’est une autre affaire, non ? J’ai demandé son avis au poète. Feuille ou feuille de boucher, est-ce pareil ? Il aurait dû savoir. Mais il refusa de me répondre. Depuis que je lui avait parlé de ses tendons sublinguaux, nos rapports n’étaient plus les mêmes. C’était tendu comme disait Rose. Il me disait de me débrouiller avec mes concepts vaseux, d’aller chercher cette sensibilité sublinguale où je voulais mais plus chez lui, plus jamais chez lui.
Quelle violence.
J’ai dû dire quelque chose que je n’aurais pas dû dire.
Sans doute
Ah, excusez-moi j’ai omis de vous préciser que la cinquième, elle s’appelait Rose. C’est moi qui ai voulu ce nom. Son père, non, alors il est parti. C’était un japonais, il s’appelait Kiyaüki, il ne voulait pas d’une fille qui s’appelle Rose Kiyaüki, on peut le comprendre, il est parti, adieu Kiyaüki.

Je vous entends très bien, vous passez dans le couloir, et à cette minute précise, cette minute là précisément, à ce moment de l’histoire que vous m’avez demandé de vous raconter et que je ne vous raconte que pour vous faire plaisir, vous vous dites « ça y est, cette fois, elle est complètement folle. » Vous dites, je peux répéter mot pour mot vos paroles, ce qui prouve bien que je ne suis pas folle. Vous dites, en baissant la voix et la tête : « elle est folle, de plus en plus folle tous les jours, complètement folle ».
C’est peut-être vrai.

Je crois que j’ai perdu autant de maris que d’enfants. C’est bizarre, quand on y pense. Et combien de maris pour les jumelles ? N’y pense pas alors m’a dit le sixième, c’est le plus gentil, un garçon, j’en ai eu tellement des filles, des pestes, toutes. Lui le petit garçon il était mignon, toujours à me tenir la main, à faire attention à ce que je ne marche pas dans les crottes de chien, à tenter de savoir ce que je pensais. Il est rentré dans mon cerveau et puis il est parti, lui aussi. Je commence à me demander pourquoi on se casse la tête, ou autre chose, à faire des enfants pour qu’ils s’en aillent comme ça. Je l’avais appelé Rocky, pour que ce soit du solide, pas du vaporeux qui s’échappe. Je croyais bêtement que pour les autres j’avais mal choisi leur nom, et que celui-là avec un nom pareil, de pierre posée lourdement sur le sol, jamais il ne pourrait s’évader. Je me suis trompée. J’aurais dû m’en douter, ils aimaient les cerfs-volants, et quand ils marchaient avec moi, tous reliés par la main à ma main, c’était comme une traîne qui volait au vent. Ils marchaient en volant, mes enfants. Des aériens. Faits pour l’éther, et pas pour la lourdeur des bois canadiens, ni des polders allemands ou hollandais, ni des rochers (mêmes américanisés) de la forêt de Fontainebleau.
Vous savez où il habite, maintenant ? Rue de la pierre levée. Est-ce que ce n’est pas drôle ?

Non, j’ai sept enfants, je m’en souviens maintenant, mais à quoi bon s’en souvenir puisqu’ils sont partis.
Ça ravive la douleur.
Des plaques commémoratives dans le cerveau. Elles sont scellées, boulonnées. Il y a écrit : Bertrand, Catherine, Amélie, Louise, Rose, Rocky. Et que faire du vide ? Qu’y mettre ? C’est bizarre, il n’y a rien pour le septième. Aurai-je renoncé à lui attribuer un nom ?

Perrine Poirier
Les enfants que j'ai eus
court récit écrit pour Le Lampadaire ©, 2014




























































































































































































































La biographie lambertienne de Perrine Poirier est ici