LARMES/GOUROUS
Le gourou chantant
NOUVEAUTÉS
LE GOUROU CHANTANT

« Tes cafés Bruno… »

Le serveur pose deux minuscules tasses promotionnelles sur la table extérieure que Bruno a choisie. Loin. Isolée. Ça doit l'énerver, le serveur. Il faut qu'il accède en zigzaguant entre les chaises, plateau à bout de bras. Alors qu'il y a plein de tables disponibles plus proches du bar.
Un soleil aussi pâlot qu'une lampe de poche en fin de course nous surplombe.
Bruno m'a dit au téléphone : « Allez debout ! Il fait super beau, ça sent le début du printemps ! »
Tu parles.

Je déteste qu'on me scoutise au réveil, du style : "La vie appartient à celle qui se sort du lit tôt le matin ! Aime-toi, et la vie t'aimera ! "
« Alors Miss, on dit 11h ? »
Ma mère faisait ça quand j'étais enfant. Je n'avais qu'une envie, la pousser en arrière dans l'escalier.
Il y a un peu d’elle dans le ton de Bruno.
Au bout du fil, il attend ma réponse. Il sifflote.
Il la joue Monsieur Ricoré, l'ami du »petit déjeuner.
Je marmonne : « Plutôt 11h 30, 11h 45 »
Faut pas se laisser entamer.


En fait de jouir du premier jour du printemps à la terrasse d'un café parisien, nous sommes carrément installés au cœur d'un spot de particules fines et oxydes d’azote. Ça schlingue la mort. La mort affreuse, intubé de partout au pavillon des cancéreux, quand on supplie pour signer un putain de protocole de fin de vie.
Et ça caille.
C'est dans la cacophonie du carrefour République-Parmentier, en plein embouteillage de camionnettes de livraison furibondes et de scooters cocaïnés, carrément sous le nez du feu principal, que Bruno m'a filé rencard pour un café.
« Ici, c'est mon QG » il a plastroné. « Le gérant est un pote ».

Quand le serveur se redresse après avoir déposé les tasses, et entame un demi-tour sur lui-même pour s'éclipser, Bruno l'interpelle :
« Merci Fred. Tu peux me ramener du feu, steup ? »
Le Fred en question ne se retourne même pas.

« Steup" »
C'est étrange d'entendre un gars de 46 ans dire « Steup ». (Dans l'ordre de notre conversation initiée il y a quinze minutes, il vient juste de me dire son âge, sans se départir de ce demi-sourire qu'on conseille d’afficher en toutes circonstances, et surtout les plus humiliantes, dans les cours de méditation ayurvédique).
Certes, Bruno a l'air frais en surface, grand, délié. Ressorts, attaches et filins semblent tenir le coup dans la carcasse. Hormis les dents comme de vieux fusibles dans un compteur périmé, et les petites lunettes rondes d'aboyeur de l'Internationale au congrès annuel du NPA, look Trotsky de chez Optique 2000, le mec a un petit côté godelureau.
De là à dire « Steup »...


En tout cas, Bruno est raccord avec le quartier.
Le 11ème arrondissement de Paris, c'est une pépinière de néobourgeois hi-tech adulescents. Ça pousse comme le chiendent. Sociologues, planeurs stratégiques, curateurs d'expos sauvages en appartements, architectes-designeuses spécialistes des surfaces atypiques, consultants en communication éthique, coachs développeurs de potentiels, infographistes en auto-entreprise, community managers, documentaristes pour Arte, artistes performeurs intermittents en coloc... Et bien sûr, journalistes digitaux, sans qui toute cette smala n'aurait aucune e-visibilité.

La gentrification, c'est la sclérose en plaque qui s'abat sur la ville, rue après rue, y' a qu'à suivre les réseaux du Vélib.
Bien entendu, tout ça bouffe bio, et accouche par césarienne des gosses prémat' à la clinique des Bluets.

Dans cet ancien quartier populaire, les plus déclassés sont partis. Chômeurs, jeunes couples à qui on refuse un prêt immobilier malgré deux salaires, ou juste ceux qui ne peuvent plus dépenser 250 euros par mois pour un parking. Ils ont résisté jusqu'en 2008. Après c'était plus tenable. Ils sont en grande banlieue « verte et durable ». À une heure de Châtelet-les Halles en RER qui pue l’égout, c’est le Pays du Bonheur des T3 abordables, bases de loisirs, co-voiturage et crèches coopératives.
Faut être honnête, à part les dimanches de vide-greniers, les bobos, on les voit pas beaucoup flâner dans les rues. Ils sont surbookés. Ils en chient. Limite burn-out chronique pour payer les loyers éléphantesques et les légumes sans pesticides des gosses. Mais on voit leurs nounous. Quasiment que des blacks.

De grosses et solides blacks aux commandes de poussettes supersoniques avec freins à disques, amortisseurs à bain d'huile, plus une marche arrière. Manque plus que l'alarme anti-enlèvement.
Les nounous se déplacent en escouades. Elles retrouvent les copines au square, une fois débarrassées de la patronne survoltée qui allume sa première clope à 7h30 et réajuste son maquillage en attendant l'ascenseur.

« Fatou, vous seriez assez gentille pour passer vite fait au Biocoop en allant chercher Maëlys à la crèche ? J'ai plus de barres coupe-faim sans gluten, vous savez celles aux fruits rouges ? »
« Je vous ai mis 50 euros dans l'entrée. Ah, tant qu'on y est...Vous pouvez me prendre mes escarpins chez le cordonnier ? Ça m'sauve la vie, c'est adorable...»

Aux heures de pointe, on croise des convois tapageurs. Les nounous s'interpellent en dialecte, balancent les bras dans les airs et rigolent fort en se tapant les cuisses. Les gosses comatent, ou pleurent carrément, dans l'indifférence générale.
Y' en a qui trimbalent pas moins de quatre bambins tête bêche bien ficelés dans leurs attelages à gosses aussi sophistiqués que des navettes Discovery. Dans le froid humide du petit matin, les chérubins bouffis de sommeil, semblent déjà écrasés par le planning de la journée. Teint vitreux comme du plexiglas, muets de stupeur au ras du bitume, un bonnet brutalement enfoncé jusqu'aux yeux, doudou équitable sur les genoux. Ils s'accrochent au bastingage avec leurs petites mimines de futurs blancs becs polyamoureux, deux fois par semaine chez le psy depuis leur dixième année, allergiques à tout. Des crève-cœur.
Tout juste largués à la crèche privée du coin de la rue, ils se feront déshabiller prestement par une conne qui pue la clope et le café « Comment elle va ce matin Apolline ? Encore ce nez qui coule ? ».
Cette pétasse en stage, survoltée parce qu'elle vient d'avoir un diplôme de puéricultrice, fera toute la journée du zèle pour obtenir un CDI. Elle commencera par leur enfoncer du musli dans le bec avec un jus de pomme, et leur pètera les burnes avec ses jeux d'éveil au genre, à la différence, aux langues étrangères. Elle finira de flinguer leur journée en leur apprenant à mettre leurs chaussures à velcros tous seuls.
« Valentin s'est trompé de pieds ! Oh noooooon ! Y 'a ses chaussures qui louchent. Qu’est-ce qu'on dit à Valentin ? hein Zoé ? On lui dit « Il faut mettre le bon pied dans la bonne chaussure, sinon ouyouyouye les doigts de pieds, ils sont très malheureux ! »
Moi je comprends que ces pauvres couilles commencent à fumer des sticks à 13 ans.

Fred, le serveur, a disparu à l'horizon. M'est avis qu'il n'est pas près de revenir.
Bruno m’envisage d'un air cloche en touillant son café. « Tu manges pas ton Spéculos ? » Je lui tends le petit biscuit sous plastique.
Bruno a la tête affable du mec qui est sûr que c'est dans la poche. Juste une question de temps. Faut pas se précipiter sur la bête.
Il a adopté la « Quand tu veux ma grande » attitude. Bon prince.
Quand on va parler cul, parce qu'on va parler cul, sous peu je pense, Bruno dira très exactement que le secret dans le sexe, c'est que l'homme sache maîtriser ses éjaculations pour donner le maximum de plaisir à « la femme ».
Il va dire ça. C'est écrit sur sa tronche.
L'acmé de la discussion avec un type qui se croit féministe, c'est quand il évoque le clitoris. Votre clitoris. Grand moment ça. Clito, respect de la femme et baise tantrique sans pénétration. Moi, pourvu qu'on me gonfle pas trop avec des délires de « Bourgeon sacré » ou « Bouton de Rose », je laisse pisser. Enfin, on en est pas encore là. J'ai le temps de prendre un deuxième café.

Bruno allonge ses longues jambes, roule tranquillement sa prochaine cigarette et entreprend de me parler de lui.
Tous les matins, il vient à la terrasse chauffée l'hiver et brumisée l'été de ce café de l'est parisien, pour lire Libé papier, qu'il va chiper au comptoir.
Il habite à deux cent mètres. Mes premières impressions me portent à penser, vu ses horaires très souples, qu'il est sans emploi ou pire, « artiste ».
« Je suis permanent dans un syndicat. L'imprimerie. »
« Vous êtes en grève aujourd’hui ? » je dis en rigolant.
« Non, je bosse. Je vais décoller vers quatorze heures, par là. Avec les copains on s'arrange. » Bruno n’a pas d’humour.

Le serveur opère des cercles autour de notre table en nous évitant soigneusement. Mais quand Bruno agite ses longs bras au-dessus de sa tête, difficile de ne pas le voir. Fred n'approche pas pour autant, carrément hostile. De loin, il relève le menton pour signifier qu'il attend un ordre. Bruno fait alors un tour complet avec une main au-dessus des tasses, l'index pointé. Un « Tu nous remets ça » que Fred, en pro de la signalétique muette des piliers de bar, interprète parfaitement.

Bruno fait un bon mètre 90. Visage imberbe, jambes et mains interminables. Comme souvent chez les grands, sa voix est grave. Ses gestes sont lents. Son érudition aussi. Il écoute. Avec un air appliqué qui signifie « Tu noteras que je sais écouter. Je maîtrise ma présence à l'autre. »
Ce truc de bonze... Moi ça m'irrite.
Je préfère les gens qui coupent la parole, renversent le cendrier, transpirent, partent à fond la caisse, une clope à la main, dans une idée qu'ils déroulent comme s'ils descendaient une piste noire et calent tout d'un coup « Merde...Je sais plus ce que je voulais dire... »
Bruno passe son temps à rouler des cigarettes entre ses longs doigts fins. Comme s'il égrenait un chapelet. Ensuite il les range dans une blague à tabac en cuir.
« Elle est belle hein ? C’est un chamane sibérien qui m'en a fait cadeau. J'y tiens. C'est du caribou. De la toundra. »
Il a étalé son matos sur la table. D'abord il pioche dans un petit sachet en plastique et en ressort un filtre qu'il insère prestement entre ses lèvres.
« Et donc, tu écris deux romans en même temps ? » il demande.
Ensuite il plonge à nouveau dans sa blague en caribou pour une pincée de tabac. De l'autre main, il dégage une feuille de papier d'un petit paquet bleu ciel. Il pose sa pincée de tabac sur la feuille de papier incurvée et l'étire brin à brin, sans précipitation aucune, jusqu'à obtenir un tube parfait, le philtre toujours coincé entre les lèvres.
Cette lenteur est particulièrement éprouvante.
De temps en temps il relève la tête et me dévisage avec bonhomie en plissant les yeux, pour m'encourager sans doute à me confier. Je parie qu'il me trouve coincée.
« Non trois. J'ai commencé trois romans il y a environ cinq ans. Il faut que je les termine mais comme je te disais, là, j'écris un scénario sur ...»
« Un scénario ? Super ça ! Sur quoi ? »
Bruno vient d'attraper le philtre qu'il avait entre les lèvres et l'installe expertement au bout de son filin de tabac. Puis il roule le tout dans le papier avec gourmandise, porte la cigarette à la bouche et d'un coup de langue, mouille la fine partie encollée du papier. Putain ça y est. Eh ben. Heureusement que le mec a des horaires de travail souples.
« T'as déjà pris des champis ? »
« Des quoi ? »
« Des champignons hallucinogènes. »
« Jamais. J'ai la tête d'une fille qui prend des champignons ? »
« Tu me fais penser à une ex. Physiquement. Laurence. Une brune nerveuse comme toi, avec des grands yeux. On faisait des super voyages astraux. »
Bruno allume une roulée. « Avec d'autres copines ça marchait pas, mais elle, je te dis pas. Elle ascensionnait vachement bien. Hypra-sensible au corps astral des autres, c'est avec elle que j'ai rencontré mon animal totem pour la première fois. Le lynx. »

Tout est exploitable dans la drague. Y' a le gus qui écume les piscines pour repérer les obsédées de la cellulite. Celui qui arpente les rayons de bibliothèque un doigt dans le nez. L'esthète fooding qui se les gèlent chez Picard « Tiens moi aussi j'adore leur tarte citron ! Ça nous fait au moins un point commun... » Y' a le pilier du cours de danses latines, truffé de célibataires en panique qui donneraient cher pour la trouver, cette putain d'énergie kundalini dont on parle tant dans les blogs bien-être.
« Une énergie sexuelle considérable nichée au cœur de votre sacrum...» La belle affaire. Dans ce coin là, à part les hémorroïdes, la plupart ressentent pas grand-chose.
Bruno lui, s'est lancé dans le voyage astral.
Il enchaine :

« Avec Laurence, on s'est fait un trip au Mexique. En plein désert, on a pris du peyolt. J'ai eu des nausées pendant deux heures, mais Laurence elle était carrément en bad trip. Trois jours à vomir ! À part ça, gros délire...»
Puis il me décrit les couleurs fluorescentes de la nuit dans le désert, les cactus qui avancent vers toi en dansant le pogo, les geckos qui te parlent en se grattant le bide dans une langue inconnue, mais que tu comprends très bien, et même la divinité aztèque qui te dit qu'elle est ton ancêtre.
C'est bon Bruno, laisse tomber.
Je commence à me faire copieusement chier, et envisage de le planter là. Quand il évoque son maître chamane. Ça relance mon intérêt. Du coup, je me commande un verre de pif.
Son chamane, c'est un suisse qui s'est fait plein de fric en bossant dans le pétrole. Extraction sur plates-formes au Canada. Maintenant, il fait initiation au chamanisme. Stages niveaux 1, 2 et 3. C'est pas les mêmes tarifs. Un bon business on dirait. Pas besoin de chercher le client. Des listes d'attente de citadins à cran qui tiennent mordicus à rencontrer leur animal totem, transportés par le rythme hypnotique des tambours frappés par les autres stagiaires.
Je sens bien que Bruno, les corps en sueur sous la yourte, il adore.
C'est son kif d'accompagner des cheffes de produit de chez Orange, boulottes aux joues écarlates et cheveux collés au front, vers la transe. Elles donnent tout pour rencontrer le sanglier sacré au milieu du cercle magique.
« Une fois que tu l'as rencontré ton animal totem, il se passe quoi ? » je demande.
« C'est le chamane qui parle avec l'animal totem qui a pris possession de toi, en fait. Ça peut être violent si ton animal est belliqueux... C'est fort le moment où tout le groupe lâche prise.»
J'imagine très bien.
Une soirée de cadres sup maraboutés sous une tente en peau de bique qui pue la transpi, et la bique. Quinze gugusses qui ont fumé la moquette, bave au coin des lèvres, frappant sur des tambours. En peau de bique. C'est sûr, c'est plus sexy qu'un abonnement UGC. « On chante aussi » il dit. « Les chants chamaniques c'est de la vibration profonde. Le but c'est de ressentir les ondes énergétiques. Ça doit venir de là. »
Ce con me met quasiment la main sur la chatte.
« C'est le chakra qui se réveille quand tu chantes avec le ventre...C'est des chants très anciens, en sibérien sacré.»
« Vas-y, chante-moi un truc » je rétorque, histoire qu’il vire sa main de mon ventre.
Voilà que le gonze entame d'un filet de voix vilain comme tout ce qui doit être un des chants sacrés qu'il a appris en stage. Il capte mon air soupçonneux.
« Non mais là, j'ai pas travaillé la voix...Tu peux pas te rendre compte. C'est en apprenant ce chant que j'ai rencontré Céline, ma femme. »
« Ah ouais, marié ? »
« Séparé. Mais on s'entend très bien. On a eu un fils, Tim. Il a 17 ans. Il vit avec moi. »

Bruno a récupéré la garde de son fiston par décision du tribunal, quand celui-ci avait à peine six ans.
Faut dire que son ex, Céline, à l'époque du divorce, elle était à coté de ses pompes. Elle multipliait les stages de panchakarma (purification) dans un ashram en Ardèche, chez une gourou appelée «Mamalove».
Mamalove avait hérité par legs de l'immense propriété ardéchoise d'un anglais multimétastasé en phase terminale.
Jusqu'au bout, Mamalove organisait des séances de méditation autour du presque cadavre de l'angliche et lui imposait les mains pour guérir le cancer. Mais bon, impositions, prières collectives et tisanes bios ne sont pas venues à bout des récidives du subclaquant. Le roastbeef a fini par passer de l'autre côté du fleuve sans trop se rendre compte mais, heureusement, après avoir signé les papiers du notaire. Il a eu droit à de belles funérailles avec chants, crécelles et jets de fleurs, au milieu de son ex-propriété plantée d'arbres centenaires, piscine et cave à vin voûtée du 18ème siècle, transformée en salle de méditation.

Propriété dont Mamalove a fait le siège du « Centre de Lumière et de Ressourcement » qu'elle dirige, qui a beaucoup de succès auprès de femmes seules, un peu dépressives ou bipolaires comme Céline. Ça fait un sacré pacson de bonnes femmes.
Épaulée par une dizaine d'assistants zélés en sari qui la saluent chaque matin en se mettant à genoux devant elle, Mamalove tient le business de manière pragmatique. Stages en tous genres : relaxation, méditation, guérison par imposition des mains, (oups), massages en groupe, interprétation des rêves et touti quanti. Si ça fait pas de bien, ça peut pas faire de mal, comme disait ma grand-mère.

Le site web multi-langues marche très fort. Surtout l'e-shop : essences purificatrices et encens, saris bénis par Mamalove, tous ses ouvrages.
Mamalove est une gourou sympatoche, toujours de bonne humeur.
Elle passe sa vie dans des avions pour embrasser, dans des stades blindés, des files ininterrompus de fans qui accèdent à elle munis d'un ticket, comme chez Pôle Emploi. Tu veux ton hug de Mamalove ? Tu prends ton ticket, on t'appellera. Les adeptes sont parqués en cohortes dans les stades, et franchement c'est efficace, c'est gendarmé. Mamalove reçoit les cohortes les unes après les autres, sur une estrade, musique tibétaine à fond. Tout le monde a droit à quelques secondes d'étreinte personnalisée.

Les séances de hug provoquent parfois des réactions un peu extravagantes parmi le public, mais bon. C'est comme les prêches des pentecôtistes le dimanche. Si y' a pas une grosse dondon en chapeau qui part en wilde et se roule par terre, les yeux exorbités, c'est tout de suite moins convaincant. Faut que ça s'égosille. Faut qu'ça tombe dans les vapes.

Céline, elle a rencontré Mamalove au Parc des Princes.

Elle dit que l'étreinte de la gourou lui a déclenché une énorme diarrhée spasmique qui a libéré ses chakras coincés. Un dérangement de tuyauterie quoi.
Après ça, elle pratiquait tous les soirs des séances de méditation pour accéder à un niveau supérieur de conscience. Elle s'était mis la grosse pression. Elle faisait tout son possible pour passer en classe supérieure de conscience en quelque sorte, mais c'était pas évident. Coté zénitude, Céline, elle avait pas le niveau.

Elle ne bouffait plus que des graines germées et s'envoyait des bols d'eau chaude dans lesquels elle ajoutait une demi-cuillère à café de soufre, pour renforcer l'immunité. Au réveil, à jeun.
« L'eau chaude, ça draine toutes les toxines » qu'elle disait. « Mamalove en boit un bol tous les matins. Et si tu manges une mangue fraîche, tu peux soigner un cancer de l'œsophage...»

Bruno, qui était plutôt Carlsberg, Bâton de Berger et pizzas Hut, finit par baisser les bras. Il rentrait de plus en plus tard.

Il se rallume une roulée.

« De toute façon, chez Céline, j'ai vite senti un truc zarbi… » dit Bruno.
Pour lui, le stage de transfert d'âme où ils se sont rencontrés, c’était juste l’occase de croiser des gonzesses cool, prêtes à ouvrir leurs mignons chakras. Y' en a toujours. Il s’est dégoté Céline.
La tuile, c'est quand elle est tombée enceinte de Tim.
Elle a replongé dans une dépression, direct en arrêt maladie. La voilà repartie en Ardèche, chez Mamalove pour terminer sa grossesse.

Y' a toujours de quoi s'occuper à la ferme bio où les résidents de l'ashram font venir sans gestes brusques et sans viol pesticidiste, mais avec tous leurs rejets organiques, des choux, des poix et de la patate. Mais pas de laitues, y' a trop de limaces à déplacer.
Céline appelait régulièrement pour donner à Bruno des nouvelles de son gros ventre.
«J'ai eu un nouvel entretien avec Mamalove ce matin. Elle m'a dit des choses sur mon thème karmique. Je peux pas travailler. Pour un salaire. C'est dans mon rapport à l'argent. C'est toxique pour mon karma.
»Un autre soir, alors que Bruno demande «Ouais mais tu rentres quand ?» elle se crispe.
« Il faut que ma grossesse se déroule sans que personne me foute la pression Bruno... Mamalove dit que j'ai besoin d'un entourage bienveillant pour rétablir mes équilibres vitaux complètement détraqués et transmettre de bons messages à l'enfant...»

Bruno avait raccroché vite fait parce qu'il avait un cours de tango et qu'il était déjà pas en avance.
Timothée est né dans une baignoire comme un bienheureux. Entouré de gens confis de présence attentive et aimante, petites bougies et senteurs délicates. Tout s'est bien passé. Bruno n'était pas invité pour l'accouchement, mais ça l'arrangeait plutôt. La musique sacrée tibétaine à longueur de journée, il avait sa dose.

Céline passait de plus en plus de temps en Ardèche. Un soir, elle appelle à nouveau : « J'ai un nouveau compagnon. Il s'appelle Tibère. Et je voudrais qu'on divorce.»
Il avait un peu tiqué tout de même.
«Et le gosse ? Il va participer ton mec là, Bébert? »

« Tibère... Écoute Bruno, commence pas à décharger ton agressivité sur moi. En plus, je te trouve intrusif dans mon espace privé. Tibère c'est pas "mon mec", c'est mon compagnon de vie, et il te respecte, lui, en tant que géniteur. Je vais donner mon temps et mon énergie au Centre, c'est ça qui compte, tu vois... Dans la vie, on peut faire les choses gratuitement sans rentrer forcément dans un rapport marchand Bruno... Bref...Laisse tomber...Non, ça tu peux pas comprendre...»

Elle commençait une fois de plus à s' engatser toute seule.

Le bon côté, c'est que Tim a grandi à la campagne jusqu'à ses 6 ans. Jusqu'à ce que Céline parte en Inde avec Tibère, le spécialiste des toilettes sèches. Bruno est allé récupérer le minot en Ardèche.
Au « Centre de Lumière et de Ressourcement » on l'a bien accueilli. Y' a rien à dire. Tim était en forme avec de bonnes joues de gosse qui prend le vent et le soleil.

Au moment de repartir à Paris avec le fiston un peu désemparé, Céline l'a pris à part.
« Dis à mon fils qu'on se retrouvera plus tard moi et lui, j'en suis sûre. Il faut que tu lui expliques que je ne suis que sa mère bio, rien de plus. Quand Mamalove m'a expliqué ça, tu peux pas savoir le bien que ça m'a fait. Un poids énorme a disparu...Dis-lui que j'ai fait la paix avec moi-même, et que je suis désormais très heureuse ici, avec ma famille de cœur.»
Ben merde... Un peu raide d'expliquer ça à un gamin de 6 ans sur l'autoroute.
Il savait pas comment s'y prendre, alors il avait mis Janis Joplin à fond.
«Summertiiiime ! » Le minot s'était endormi recta.

Quelques mois après avoir rencontré Bruno, je suis amenée à descendre dans le sud en voiture, et il me propose de faire un détour par Saillans, dans la Drôme, avant de reprendre vers Montpellier.
« Fais un petit crochet ! Mon stage ne commence qu'après demain. »

Bruno se tape son stage annuel de yoga et éveil des points karmiques. Ça s'appelle « Créer son puits d'inspiration ».
Au téléphone, il m'explique que Céline, qui a découvert tardivement sa bisexualité, habite désormais le village de Saillans avec une nénette, Chantal, laquelle a eu un enfant de Tibère il y a 2 ans. Une petite fille prénommée Uma qu'ils élèvent tous les trois.

«Les filles m'ont invité à prendre l'apéro, t'as qu'à venir, tu verras elles sont rigolotes.»

« L'apéro avant de refaire deux heures d'autoroute ?»
« T'inquiète, c'est un apéro sans alcool ! » il me dit.

Un apéro sans alcool avec des filles quadras babalesbiches en trouple «rigolotes», et un gosse en bas âge, j'ai un doute.

Mais j'accepte.
Ça me fera une pose.
J'ai rendez-vous en fin d’après-midi avec Bruno sur la place de l'église romane de Saillans, village en pierre aux ruelles si étroites que l'on touche les murs des maisons des deux cotés en étendant les bras.

Je m'appuie contre le capot de la voiture, face au soleil d’été.
De l'autre côté de la rivière Drôme, se dresse, impérial, le domaine des 3 Becs, dentelle de crêtes et cols à 3 pics, surplombant une vertigineuse paroi préalpine aussi large que haute, quasiment lisse, qui écrase le paysage.
Ici la varap, mon pote, c'est pas pour les manchots.
Les mauvaises langues disent que Saillans c'est le village des fumeurs de chichons. Les « têtes à poux » comme dit la droite chasse et pêche, virée de la mairie aux dernières élections par une sorte de comité sans hiérarchie de babos improbables.
La chaleur monte du macadam gondolé. Un parquet chauffant.
Un chat moitié roux et blanc avec un œil crevé se love dans une flaque de soleil pour récupérer sur ses bajoues un peu de goudron ramolli, comme un vieux malabar.
Bruno déboule.
Sapé autochtone. Sweat à capuche, un treillis coupé grossièrement sous les genoux et surtout, une paire de ces énormes sandales claque-bouses outdoor.
Comment un type peut-il croire une seule seconde qu'il est fréquentable, chaussé de porte-containers imputrescibles autour de pieds blancs, poilus, cornus, épatés, incarnés, jamais sortis de leur boite pendant 11 mois ? Mystère de la masculinité.
Y' a plein de manières d'être borderline pour un mec : bide comme un ballon de basket au-dessus de la ceinture, cul en forme de sac à dos vide, jambes courtes, torves, mollets comme des jambons, poils dans le nez, les oreilles, sur les épaules, poils dans le dos. Mais une belle paire de pieds peut éventuellement sauver la mise.
Bruno s'approche coudes collés aux aisselles, mains jointes devant lui, il roule sa quarantième cigarette de la journée.
Il fredonne. Toujours le même chant sibérien.
« T'as trouvé facilement ? Moi je plane. Je sors d'une séance de massage shiatsu au centre culturel. »

Je le suis dans une ruelle sombre. Des chats indolents nous toisent, allongés sur les rebords des fenêtres ouvertes à hauteur d'homme. Bonjour l'intimité. Vivre dans un village, c'est comme vivre toute l'année en camping. En somme, Paris s'est peuplée avec des provinciaux qui cherchaient l'anonymat.

Bruno pousse une vieille porte en bois. « C'est tout en haut.» Nous montons un magnifique escalier de pierre en colimaçon. Au dernier étage de la musique indienne, une voix d'homme chante des phrases reprisent par un chœur. Ça sent l'encens.
Une nana entre 40 et 45 ans nous accueille. Visage sec, angoissé. Ses cheveux gris sont tirés en arrière dans un chignon vague. Elle me regarde à peine, elle ne nous sourit pas. «Salut... T'es pas en avance Bruno... Tu sais qu'on couche la petite à 18H30 ? »

Je le sentais qu'on allait se bidonner.
Comme ce con de Bruno ne fait pas les présentations, je tends franchement la main. La fille est un peu surprise, elle me répond « Céline.»
C'est donc la fameuse. Elle me prend pour une petite amie de Bruno. Lèvres fines tombant de chaque côté de la bouche, cette femme a l'air dépité. Elle porte une robe longue jusqu'aux chevilles, qui fait ressortir sa maigreur.
« Faut enlever les chaussures » dit-elle en nous précédant dans un long couloir.
Nous débouchons dans un vaste grenier dont la charpente à 10 mètres au-dessus de nous, est impressionnante. De vieux tapis sont posés çà et là.
Au centre de la pièce, assise jambes allongées devant elle, appliquée à dessiner, une petite fille nue d'environ 2 ans. On lui a coupé la frange au ras supérieur du front en laissant les cheveux derrière mais en rasant quasiment jusqu'à la peau sur les côtés.
Elle nous regarde fixement sans aucune décontenance, et se replonge dans son dessin. Un vigoureux claquement d'ailes me fait lever la tête. Une dizaine de pigeons gras semblent nicher dans cette charpente accueillante, sans qu'on les emmerde.
On débouche côté opposé sur un magnifique jardin intérieur entouré des murs en pierre des bâtisses adjacentes. Le cliché dont rêve Arts & Décoration.
C'est l'heure où un ultime rai de lumière s'immisce en biais dans ce puits verdoyant. Un vieux canapé sur un bout de gazon frais, une petite table sur une roue de charrette, un muret sur lequel sont plantées en ligne des plantes aromatiques.
Une autre femme se tient là et nous accueille. Même silhouette, même âge et même visage que Céline. On pourrait presque les confondre. Mais plus sympa. Au moins sourit-elle en nous voyant :
« Chantal, salut...»
« Tu viens de Paris ? 11eme ? J'habitais dans le 10, sur le canal. Je n'y retournerai pour rien au monde. »
Céline réapparait avec un plateau sur lequel il y a un pichet en terre, quatre verres en terre, un saladier plein d'un truc noirâtre et de petits pots dans lesquels je reconnais au moins des olives noires de Nyons.
Elle nous propose sa citronnade maison. Bah, on dit oui.
« Je mets pas beaucoup de sucre.»
En réalité, elle en met pas du tout, la garce.
L'enfant apparaît à son tour. Elle vient sur les genoux de Chantal, sa mère, qui lui fait une tartine de ce gruau noirâtre sur une tranche de galette de riz soufflé. Chantal me dit « Tu veux goûter ? C'est un mélange de pruneaux, graines de tournesol et jus de sureau...» Bordel.
Une 1664 bien fraîche et trois chips, pour un apéro, c'est quand même plus humain, non ? Je décline.
La gamine me tend son noyau de pruneau. Je dis « Merci poussin !»
Simultanément, les visages des deux bonnes femmes se tournent vers moi et je sens un méchant courant d'air froid. Chantal dans un demi sourire forcé : «Poussin ... Tiens... On te l'avait jamais faite celle-là...»
La môme Uma, elle s'en fout carrément. C'est bien la première fois que j'ai l'impression d'avoir dit «Merci vieille crevure !» à un enfant en lui disant «Merci poussin ».
J'ai dans l'idée que les deux mousmés du trouple et moi, faudrait pas trop qu'on cause éducatif. Pour ma punition, je me tape une nouvelle rasade de citronnade maison.

Finalement, Céline a claqué la porte du Centre de Ressourcement de Mamalove. Elle se sentait exploitée. C'te blague. Elle est devenue clown pour les enfants malades à l’hosto de Valence, et elle touche le RSA. Elle me dit d'un ton lugubre :
« Je suis en train de monter un stage avec les services sociaux : «Trouve le clown qui est en toi ».

Ben mon vieux. On se fend la poire en province. Ça fait envie.
Bruno est ailleurs. Il se gave de cake fenouil soja.
Je tourne la tête pour demander à Chantal ce qu'elle fait, elle, comme boulot, quand je tombe sur la gosse installée dans ses bras, en train de lui téter un nichon aussi décati qu'une vieille figue explosée sur le bitume. Putain de choc. C'est quoi ce binz ?
Mais qu'est-ce qu'elles ont dans la tronche à la fin, ces nénettes spasmophiles, terrifiées par le virus H5N1 ou un choc avec un astéroïde, shootées à la tisane détoxifiante et aux benzodiazépines, à pondre des gosses à la quarantaine ?
Elles leurs refilent des prénoms de divinités hindoues et les font téter leur pauvre jus de vieille, jusqu'à ce que les mioches entrent en 6ème.
Zut quoi !

«Je vais reprendre la route...» je dis à Bruno.
On s'embrasse pas. Je lâche un «Bye bye poussin !» sonore à l'enfant qui tire sur le nichon de sa daronne avec les dents, mais me gratifie d'une large sourire, et je décampe.
Je mets Rire & Chansons à fond et attrape l'autoroute à Loriol. Il est 20h. Il fait encore 39 degrés.

Louise Fonte, Le gourou chantant
juillet 2016