QUAND LES AUTEURS SONT DES PERSONNAGES
Correspondance entre Vincent Puente et Sophie Saulnier
CURIOSITÉS
UN ÉCHANGE DE MAILS

De : Vincent Puente
Envoyé : dimanche 31 mai 2015 19:45
À : Sophie Saulnier
Objet : Le lampadaire

Bonjour,
J'ai bien reçu votre message sur la messagerie de la librairie 7L et je vous remercie pour l'intérêt que vous avez porté à mes 2 livres aux éditions de la Bibliothèque.
Je ne sais pas si je suis réellement un personnage de mes livres ; tout au plus un faux, au même titre que ce que j'écris. Quelle est votre idée ? A quel type de collaboration pensez-vous?
Dans l'attente de vous lire,
Bien cordialement
Vincent Puente

De : Sophie Saulnier
Envoyé : mardi 2 juin 2015 22:28
À : Vincent Puente
Objet : Le lampadaire

Bonjour,
non, non je ne prétends pas que vous soyez un personnage de vos livres.
Comme je vous l'ai écrit dans mon petit message, j'ai aimé votre jeu sur le faux-vrai et votre écriture qui met en difficulté le lecteur, lui qui cherche à déceler le vrai du faux, ou le faux du vrai, ce lecteur qui aimerait tout croire vrai.
Le Lampadaire est un nouveau site littéraire, sa prochaine thématique est formulée ainsi « Quand les auteurs sont des personnages ».
L'idée est partie d'un texte que nous avons reçu (d'un auteur brésilien) : on y suit le personnage principal, dans un asile d'aliénés, qui parle, dans son délire, avec Rimbaud et Baudelaire. Nous avons eu envie de jouer avec l'idée et d'en décliner la thématique.
Il y aura ainsi, outre l'extrait de l'auteur brésilien, un texte dans lequel Joseph Pasdeloup, Perrine Poirrier, Maria Rantin et Fred Lucas, quatre auteurs qui ont signé des courts récits pour le Lampadaire (vous pouvez les lire sur le site si vous voulez) deviendront les personnages d'une courte fiction. Vrais auteurs qui prêtent leur nom à un autre auteur? personnages déjà manipulés par un auteur invisible, même quand ils prétendaient être les vrais signataires de leur texte? Mais alors qui serait l'auteur? Qu'est-ce que ce site dont le lecteur, Hubert Lambert, est lui-même assez mystérieux?
En lisant vos deux livres, je me suis dit qu'ils entraient tout à fait dans notre jeu. Aussi j'aimerais vous proposer d'écrire, pour Le Lampadaire, un texte qui au lieu de prendre comme sujet une librairie, ou un personnage qui semble appartenir à l'histoire du monde, mais sur le même principe, prendrait un personnage qui serait un auteur que vous nous feriez passer pour vrai (soit que ce soit un auteur de votre invention, soit un auteur connu dont vous réinventiez la vie et l'œuvre, soit un auteur méconnu, oublié et que vous semblez ramener à la vie (en tous les cas littéraire)). Ce ne sont que des pistes, vous auriez, bien sûr, toute liberté pour vous emparer de l'idée.
Qu'en pensez-vous? Nous aimerions beaucoup avoir votre accord!
D'autre part, nous comptons passer bientôt à des publications papier, si vous avez quelque chose à nous proposer nous vous lirons avec plaisir.
Dans l'attente de votre réponse,
Bien à vous,
Sophie Saulnier
pour Le Lampadaire

De : Vincent Puente
Envoyé : mercredi 3 juin 2015 14:12
À : Sophie Saulnier
Objet : Le lampadaire

Bonjour Sophie,
Oui, l'idée est séduisante. Il faut que j'y réfléchisse plus avant et que je regarde s'il me reste du matériau disponible.
Quels sont vos délais ? J'écris lentement et je dispose de peu de temps à consacrer à l'écriture (il m'a fallu presque 4 ans pour finir Le Corps des Libraires). C'est un détail qui a son importance.
En tout cas, vous l'avez compris, je ne dis pas non. Restons en contact et voyons où cela nous mène.
Bien à vous,
V. Puente

De : Sophie Saulnier
Envoyé : mercredi 3 juin 2015 22:37
À : Vincent Puente
Objet : Le lampadaire

Bonjour Vincent,
ah, je suis contente que l'idée vous séduise et que vous y trouviez de l'intérêt. En principe, Le Lampadaire étant devenu trimestriel, sa prochaine parution est prévue en juillet. Est-ce que cela vous irait? Si le délai est trop court pour vous, dites-le moi, et je verrai comment faire (une thématique intermédiaire, une manière d'amorcer le sujet pour attendre de traiter la thématique proprement dite en octobre...), nous sommes tout de même très libres dans nos décisions...
Bien à vous,
Sophie Saulnier

De : Vincent Puente
Envoyé : lundi 8 juin 2015 12:43
À : Sophie Saulnier
Objet : Le lampadaire

Bonjour Sophie,
J’ai cherché dans mes papiers si je n’avais pas quelque chose à donner au Lampadaire. Hélas, je n’ai plus pour le moment de matériau utilisable pour vous écrire quelque chose d’original. L’inspiration vient lentement, et comme je vous le disais dans mes précédents messages, je travaille encore plus lentement.
Cela dit, j’ai retrouvé dans mon disque dur le scan d’un article édifiant tiré du Figaro Littéraire de juin 1984 qui pourrait certainement convenir à votre sujet. Je vous le fait suivre en pièce jointe. Dites-moi ce que vous en pensez.
Bien amicalement,
Vincent Puente



Transcription exacte de l’article :
L’écrivain américain controversé Ansgar Kochman est mort
Ansgar Kochman, l’un des rares écrivains américains de langue Allemande est mort hier chez lui à Milwaukee à l’âge de quatre-vingt-trois ans.
Il était le dernier représentant de la seconde génération du Nature Writing. Attaché à la description d’une nature grandiose, hostile et sauvage, il a revendiqué à maintes reprises l’influence conjointe de l’œuvre de Henry David Thoreau, le fondateur du genre, et de l’école romantique allemande des XVIIe et XVIIIe siècles, en particulier Zacharias Werner qu’il considérait comme son maître.
Son œuvre, dont ses deux grands romans Die Wetnacht et Wanderungen, reste à ce jour inédite en France.
La biographie de Kochman comporte de nombreuses zones d’ombre. Il a lui-même admis avoir passé quelques mois en Argentine avant de s’installer à La Crosse, petite ville du Winsconsin bordée par le Mississipi. Au début des années cinquante il s’installe à Milwaukee, la capitale de l’état dont il ne bougera plus. De son propre aveu, le surnom de la ville, l’Athènes allemande, le rassure. Il y fonde une florissante entreprise de fret routier qui lui assure une importante fortune personnelle. Il la confiera bientôt à un groupe de gestionnaires pour se consacrer à l’écriture et à sa collection de livres d’histoire européenne, l’une des plus riches des Etats-Unis qu’il logeait dans un bâtiment lugubre à trois étages relié au reste de la résidence par un couloir aveugle.
Kochman avait publiquement déclaré son intention de léguer sa bibliothèque à l’Etat du Wisconsin, à la condition qu’elle demeure dans le lieu qu’elle a toujours occupé et dans l’ordre qu’il a lui-même établi. L’inauguration de la bibliothèque historique Ansgar H. Kochman a eu lieu en 2002. Le catalogue de la collection a fait l’objet d’une publication soignée et abondamment illustrée. L’important fonds de la bibliothèque a assuré à cette publication un succès international.
Un an après cette parution, le professeur Karl Friedman, qui enseignait l’histoire à l’université de Poznan avant la Seconde guerre mondiale, informe le Centre Simon-Wiesenthal qu’il soupçonne Ansgar Kochman d’être un criminel nazi. Fait extraordinaire, il l’affirme l’avoir formellement reconnu d’après les images du catalogue de la bibliothèque. Ce ne sont pas en effet les photographies du vieillard qui émaillent le catalogue, mais bien celles des livres rangés dans les bibliothèques qui lui ont permis d’émettre cette accusation. Par un hasard hors du commun dans lequel d’autres verront peut-être l’expression d’une justice immanente, les pages du catalogue du professeur Friedman s’étant détachées, certaines vues de la collection Kochman se sont trouvées superposées. Ainsi les photographies d’ensemble des livres répartis sur trois étages de cette bibliothèque se sont retrouvées associées comme par miracle pour laisser apparaître de manière impressionniste, le visage d’un jeune homme aux yeux clairs, arborant un sourire carnassier et insouciant.
La ressemblance entre le visage formé par la mosaïque du dos des livres avec les photographies de Kochman parues dans les journaux locaux a été jugée suffisamment troublante pour que des enquêtes soient ouvertes par la presse et le Centre Simon-Wiesenthal.
Les circonstances pour le moins inhabituelles de cette histoire lui ont valu une large diffusion, si bien que d’autres survivants de l’Holocauste ont eux aussi reconnu dans le visage de la bibliothèque l’un des gardiens du camp d’extermination de Majdanek, aussi connu sous le nom de Lublin.
Ansgar Kochman est mort chez lui d’un arrêt cardiaque. Il n’a jamais cherché à nier les accusations dont il était l’objet malgré des preuves accablantes, se bornant de répéter à qui voulait bien l’entendre qu’il était « un citoyen américain sans histoire ». Sa collection a quant à elle été dissociée ; les livres après avoir rempli leur office, on pu trouver le repos, intégrés à la bibliothèque de l’université de Wisconsin-Milwaukee, anonymes enfin.

Victor Pont