QUAND LES AUTEURS SONT DES PERSONNAGES
Biographie de quelques auteurs du Lampadaire.
5. Betty Mandore
BIOGRAPHIE LAMBERTIENNE DE BETTY MANDORE

Née d’une mère ayant le goût des diminutifs, Betty Mandore se trouva affublée d’un prénom qui n’en est pas un, Betty. Sur son extrait d’acte de naissance, nulle Elisabeth, Elizabeth, Isabelle dont on aurait pu tirer l’hypocoristique Betty. Non, il était écrit Betty, tout simplement. Son oncle aurait dit à sa mère alors enceinte « tu ne vas tout de même pas la doter d’un nom qui est déjà un surnom », la mère passa outre les recommandations du frère, qu’elle suivait pourtant à la lettre d’habitude. Quant au nom de famille, Mandore, en voici l’origine : sa mère tombée sous le charme lent d’un jeune Mandore avait conçu une petite fille, Betty. Le jeune homme l’avait reconnue à la naissance, lui avait donné son nom Mandore, puis était parti à pas comptés vers un autre destin, une autre famille, d’autres enfants à concevoir, d’autres Mandore à éparpiller dans le monde.

La mère de Betty s’était vite consolée avec un homme au nom plus banal, s’était mariée avec lui et avait eu des enfants au nom banal. Seule dans la fratrie, Betty s’appelait Mandore. Une exception qui la plongea, dès son jeune âge, dans la plus grande perplexité. Perplexité d’autant plus grande que, lorsqu’elle s’entendait appeler par son nom, Betty Mandore, elle comprenait qu’on lui disait «Betty m’endort », et se demandait pourquoi elle devrait plonger le monde dans l’endormissement, une sorte de calamité qu’elle seule avait à supporter. Elle essaya d’en faire une qualité en proposant à sa mère, puisqu’elle était la fille aînée, de prendre en charge l’endormissement de ses frères et sœurs à l’heure de la sieste ou du coucher nocturne. Mission qu’elle accomplissait à la perfection. Elle avait trouvé sa place.

Mais les enfants de l’école, toujours cruels et habiles à jouer avec les mots (plaisir intense qui l’emporte toujours sur la considération portée à l’autre), eurent vite fait de l’appeler « l’ennuyeuse Betty » ou « Betty l’ennui » ou «Betty dodo » ou « Betty matelas » etc. etc. suivant l’imagination et la dextérité langagière de chacun et de chacune.
Poursuivie par ces surnoms infâmants, n’osant se confier à ses frères et sœurs qui auraient pu renchérir sur les moqueries, pas plus qu’à sa mère (de peur de lui rappeler sa faute première), Betty ne dormait plus. Fatiguée, épuisée comme elle l’était par ses nuits insomniaques, la journée, à l’école, elle piquait du nez dans ses livres et ses cahiers, déchaînant, on l’imagine, un regain de moqueries, cris et harcèlement que l’on pourrait résumer à cette formule : Betty est tellement ennuyeuse qu’elle s’endort elle-même. Les élèves, découvrant ainsi la forme pronominale et l’effet miroir, l’appelèrent Betty Sandore, et s’amusant à la déclinaison étendirent leur trouvaille à la seconde personne, Betty Tandore, à la troisième personne, Betty Landore, mais furent déçus par le pluriel : Nousandore, Vousandore, Lesandore étaient loin d’être concluants. La maîtresse en profita pour faire, sur le vif, un beau cours de grammaire sur l’imperfection des paradigmes. Elle expliqua la paronymie, explora la relation entre l’orthographe et la poésie, et quand une âpre discussion s’engagea pour savoir s’il fallait conserver le a originel de Mandore ou le changer en e (Mendore) pour être plus fidèle à la correspondance forme et sens, elle parla de la relation écrit/oral, des rimes pour l’œil ou pour l’oreille. Elle évita toutefois de parler de la désinence finale du verbe dormir conjugué au présent, on ne pouvait transformer totalement le nom de Betty : « il faut toujours garder une certaine ambigüité», assura-t-elle à ses élèves.

Betty fut-elle fière, ou accablée, d’être devenue un sujet grammatical, un objet de réflexion poétique, un dépassement d’elle-même, un exemple vivant ? Elle se refusa à répondre à ma question quand je la lui posai pour avancer dans mon enquête biographique, mais elle me dit avoir gardé de cette époque deux leçons, l’une définissait son être : le singulier ; l’autre son mode d’être : l’ambigüité qu’il faut savoir garder.
Le fait est que, après cet exercice grammatical, le climat de la salle de classe changea ; elle perçut une certaine jalousie, comme un voile invisible, une haine distante, mais on la laissa dans une relative paix. Sa scolarité fut sauvée. Elle se fit même deux ou trois meilleures amies (envieuses).

Un peu plus âgée, explorant le sens des mots et les ondes qu’ils faisaient dans le langage, elle associa son nom à la mandragore, cette plante dangereuse liée à la sorcellerie, elle y voyait le dragon (rugissant) qui manquait à son nom, elle était ravie de pouvoir enfin faire peur à ses camarades de classe et à ses soi-disant amies.
Mais quand elle apprit que la plante avait des vertus narcotiques, elle se dit «oh non, je suis deux fois marquée ». Adieu mandragore, dragon et autres histoires d’enfant. Adieu ondes du langage, associations et autres mirages.
Jusqu’au jour où, désœuvrée, feuilletant un dictionnaire sans intention particulière, elle arriva à la lettre M, et trouva son nom, Mandore : c’était un luth ! le nom avait un sens à lui, il formait un tout fermé sur lui-même, il désignait un objet, et quel objet ! un luth.
Son destin était scellé, elle serait poète.
Son père s’appelait-il Orphée ? Non, Éphore, lui répondit sa mère.
Tant pis, je serai tout de même poète, se dit Betty. Elle se tressa une couronne de laurier, se regarda dans le miroir, y vit un être singulier, ôta la couronne, l’être singulier la regardait toujours. Elle le vit prononcer ces mots : « Betty me dit ». Betty comprit qu’il lui faudrait trouver ce que Betty lui disait et décida que ces trois mots seraient le leitmotiv de sa recherche poétique. Elle se promit aussi de partir un jour, plus tard, à la recherche d’autres Mandore, fils ou filles d’Ephore Mandore pour savoir s’ils avaient connu le même destin qu’elle.

Pour son apprentissage, elle se lança à la poursuite des alexandrins qu’elle s’entraînait à repérer dans les conversations, et particulièrement dans la bouche de sa mère qui pouvait dire d’une de ses amies « elle a la peau si douce, mais personne ne la touche » (était-ce pour cette facilité alexandrine qu’Ephore l’avait aimée ?), ou le plus prosaïque, mais définitif, « Je n’aime pas quand les trains ne s’arrêtent pas ». Ce dernier alexandrin, aussi plat soit-il, lui fit comprendre qu’une même phrase ne prend pas le même sens si elle est prononcée sur un quai de gare au passage d’un train qui ne s’arrête pas, ou si, isolée, elle est extraite de son contexte.

Elle avait avancé dans son apprentissage et était entrée dans la fabrique de l’énigme. Mais il lui restait un problème à résoudre avant de se dire poète. Ce problème lui apparut à l’occasion d’une phrase que sa mère lui envoya par texto : « De retour de Douarnenez, le jardin m’offre le dîner ». Betty trouvait la phrase parfaite, mais elle avait beau compter et recompter, elle ne tenait pas en douze syllabes, et tout essai pour y parvenir ne faisait que dénaturer la phrase, l’abîmer, voire la priver de son sens. Elle fit son choix : elle garda la phrase et abandonna l’alexandrin.
Elle trouverait sa propre mesure.
Elle était prête à écrire.

Hubert Lambert
Travail en cours, pour Le Lampadaire