ATTENTE/ERRANCE
Jerry dans l'île
COLLECTION DES NOUVEAUTÉS
JERRY DANS L'ILE

Sur l'île, l’hiver avait été particulièrement rude. Les brumes n'avaient pas quitté les hauteurs du F'Jou, d'où elles se répandaient, immobiles, sur les plaines en bordure des forêts. Celles-ci restaient impénétrables, bien qu'on distinguât très nettement leurs masses sombres, qui limitaient les nuages pesants, d'un jaune sulfureux, que le F'Jou nous envoyait. Leur aspect même désespérait l'approche, défendues comme elles l’étaient par cette barrière de brouillard.
John, moi, le chien (il s'appelait « chien »), la land rover, nous étions confinés dans l'étroite maison de bois qui nous avait paru si accueillante au printemps dernier, quand nous avions aménagé la petite cabane extérieure pour les travaux de John. Les souffles y passaient, sentant le 1in, les giroflées, la terre avec sa forte odeur épicée, d'un rouge sombre. En même temps quelque chose de spécial – «quoi spécial ? » disait John qui n'aimait pas les adjectifs flous. Je ne savais pas. Disons, un air de savoir ce qu'elle voulait… « comme si une maison voulait quelque chose », se moquait John. Mais chien comprenait bien, lui, qui furetait partout d'un air extrêmement satisfait. Et pour les maisons, « excuse-moi, je préfère me fier à Chien qu’à toi ». Quant à Land Rover, elle n'avait pas manifesté 1a moindre humeur, s'était conduite irréprochablement durant les longues traversées de l'île qui nous menaient du port à la maison pour y transporter ce dont John, avait besoin. Et Dieu sait que les routes étaient difficiles, souvent coupées de petits torrents, ensablées que1quefois, et ravagées de trous après les nombreux orages. Le F'Jou dominait l'ensemble de l’île avec hauteur et résolution et semblait nous accepter comme ses sujets laborieux et inoffensifs.
Mon premier regard, 1e matin, en repoussant 1es vo1ets faits de 1attes mal jointes était pour lui, ce Seigneur hautain au nom étrange, et il semblait répondre avec bonhomie à ma quête d'affection. De même dans l'ancien pays on inspecte le vol des oiseaux pour connaître le temps qu'il va faire, et le sens du vent, l’odeur qu’i1 transporte, l'inc1inaison des branches et ces mille signes que fait la nature pour nous prévenir, de même le F'Jou nous envoyait gracieusement ses augures. Il suffisait de les lui demander.
L'été, puis l’automne avaient passé dans 1e plaisir du travail, John à son laboratoire, moi dans mes plantations et expéditions avec Chien et Land Rover. De temps en temps, John nous convoquait pour nous montrer ses résultats. II était content de 1a tournure que prenaient les choses.
Puis nous nous mîmes à attendre Jerry.
Nous étions sûrs que ce serait un Jerry, quitte à l'appeler ainsi, quel qu'il fût. Chien était content du nom et savait ce qu’i1 représentait : un être qui n'était pas encore là, mais qui viendrait bientôt et avec 1equel, pensait-il, i1 pourrait jouer. Quant à Land Rover, elle s'en fichait, je crois.
L'automne avait jeté un air somptueux sur nos modestes vies. Partout des tons d'or franc relevé de rouge ça et 1à ; 1a terre avait foncé, comme sous l'effet du hâle, ou tout simp1ement pour contraster avec l'ocre des feuilles, la coulée claire des pierres le long des ravines. John restait plus souvent dans sa cabane, et nous ne souffrions guère de l'isolement que nous avions voulu.

Au port, où j'allais maintenant moins souvent, nous connaissions les patrons de quelques bars, et c'est à eux que John demandait de garder notre courrier, s’y fiant plus qu'aux Postes – va savoir pourquoi. Quoi qu'i1 en soit, deux ou trois fois par semaine nous recevions des lettres, des paquets, des cartes posta1es et Le Monde quand i1 daignait arriver. C’était toujours une joie, que nous partagions avec Chien. Il nous arrivait aussi de communiquer avec les gens de la côte – ainsi nommés parce qu'ils habitaient le continent, à quelques heures de bateau – sur notre petit termina1 d'ordinateur. John maintenait ainsi le contact avec que1ques re1ations de travai1, effectuait ses commandes, et se tenait au courant des recherches de ses collègues.
Vers le mois de novembre, cependant, les choses commencèrent à se détraquer ; Chien le sentait bien qui furetait partout en reniflant de réprobation. Le F'Jou n’apparaissait plus que par intermittence. Il me semblait avoir perdu un ami. Les patrons de bars interrogés ne savaient que hausser les épaules et nous regardaient sournoisement. J'avais l'impression d'avoir été acceptée par pure condescendance pendant 1a saison d'été, mais qu'on serait heureux si maintenant nous nous en allions. Le temps de jouer aux îliens était passé. John ne s'inquiétait pas de ces rumeurs de bonne femme, i1 était anxieux de finir son projet, et s'enfermait des jours et des nuits dans son cabanon.

Le temps s'assombrit encore. Je pressais John d'entrer en contact avec la météo du continent. Ce qui ne donna rien du tout.
- Ce sont des ânes, de toutes façons. Et que veux-tu qu’il arrive ? Un tremblement de terre? Au pire il y aura des orages, on ne pourra plus traverser pendant une semaine, nous avons tout ce qu'il faut ici.
- Mais … et Jerry?
- Jerry c'est pas pour tout de suite, au printemps, tout sera balayé, si jamais il y a quelque chose à balayer …
Je ne répliquai pas mais pensai que Jerry aussi pourrait être balayé par ce que je sentais venir.
C'était l'avis de Chien et quasiment de Land rover qui manifestait brusquement de la compréhension pour ce genre de choses : elle faisait un tas de difficultés pour partir, et hoquetait misérablement au retour du port – jamais sur le chemin de l'aller – ce que je fis gentiment remarquer à John au risque de l’irriter. Mais je crois qu'il ne m’entendait tout simplement pas. Oui, ce fut un hiver pénible, avec cette constante menace au-dessus de nous. La brume allait s’amplifiant tandis que le F’Jou faisait la sourde oreille, comme John. Je guettais l'apparition du printemps, en vain. Il semblait que les saisons s’étaient abolies dans une attente sans commencement ni fin.
Combien de temps?

Cela ne me parut pas autrement étonnant quand cela arriva : un déluge de pierres et de feu, la terre semblant s’enflammer d’elle-même, et rouler à notre rencontre pour nous engloutir.
L’affaire d’un instant.
J'étais préparée à résister, je m'étais faite à l’idée d'une catastrophe (je l'avais même entretenue en secret pour le plaisir d’avoir raison contre John). Mais ni Land Rover ni John n’avaient la force nécessaire : ils furent emmenés tous deux dans la tourmente. Nous restions seuls Chien et moi, démunis. Tous les conduits étaient rompus. La terre, ravagée, semblait ne pouvoir faire naître rien de comestible, l’eau avait un goût de souffre, et, pour survivre, il nous fallut partir à travers les décombres, vers le port, seule chance de trouver quelques nourriture, de l’aide… ou rien. Je n’éprouvais aucun sentiment. Cela peut paraître étrange, comme si la vie passée eût été engloutie avec les joies et les peines, l’attachement, les colères. Pas de larmes non plus. Un état d’indifférence qui laissait intacte la détermination de marcher jusqu’au port.

Anne Cauquelin,
Jerry dans l'île, inédit, publication 2013 pour le Lampadaire.


Texte écrit en hommage à Jerry of the Islands de Jack London.
ATTENTE/ERRANCE
Jack London, Jerry of the islands
COLLECTION DES CURIOSITÉS
JERRY, LE CHIEN DE L'ÎLE

So it was, when the day came that the stick was untied from him, that Jerry remained, voluntarily in Nalasu's house. When the old man was satisfied there would be no running away, he began Jerry's training. By slow degrees he advanced the training until hours a day were devoted to it.

First of all Jerry learned a new name for himself, which was Bao, and he was taught to respond to it from an ever-increasing distance no matter how softly it was uttered, and Nalasu continued to utter it more softly until it no longer was a spoken word, but a whisper. Jerry's ears were keen, but Nalasu's, from long use, were almost as keen.

Further, Jerry's own hearing was trained to still greater acuteness. Hours at a time, sitting by Nalasu or standing apart from him, he was taught to catch the slightest sounds or rustlings from the bush. Still further, he was taught to differentiate between the bush noises and between the ways he growled warnings to Nalasu. If a rustle took place that Jerry identified as a pig or a chicken, he did not growl at all. If he did not identify the noise, he growled fairly softly. But if the noise were made by a man or boy who moved softly and therefore suspiciously, Jerry learned to growl loudly; if the noise were loud and careless, then Jerry's growl was soft.

It never entered Jerry's mind to question why he was taught all this. He merely did it because it was this latest master's desire that he should. All this, and much more, at a cost of interminable time and patience, Nalasu taught him, and much more he taught him, increasing his vocabulary so that, at a distance, they could hold quick and sharply definite conversations.

Thus, at fifty feet away, Jerry would "Whuff!" softly the information that there was a noise he did not know; and Nalasu, with different sibilances, would hiss to him to stand still, to whuff more softly, or to keep silent, or to come to him noiselessly, or to go into the bush and investigate the source of the strange noise, or, barking loudly, to rush and attack it.

Perhaps, if from the opposite direction Nalasu's sharp ears alone caught a strange sound, he would ask Jerry if he had heard it. And Jerry, alert to his toes to listen, by an alteration in the quantity or quality of his whuff, would tell Nalasu that he did not hear; next, that he did hear; and, perhaps finally, that it was a strange dog, or a wood-rat, or a man, or a boy--all in the softest of sounds that were scarcely more than breath-exhalations, all monosyllables, a veritable shorthand of speech.

Nalasu was a strange old man. He lived by himself in a small grass house on the edge of the village. The nearest house was quite a distance away, while his own stood in a clearing in the thick jungle which approached no where nearer than sixty feet. Also, this cleared space he kept continually free from the fast-growing vegetation. Apparently he had no friends. At least no visitors ever came to his dwelling. Years had passed since he discouraged the last. Further, he had no kindred. His wife was long since dead, and his three sons, not yet married, in a foray behind the bounds of Somo had lost their heads in the jungle runways of the higher hills and been devoured by their bushman slayers.

For a blind man he was very busy. He asked favour of no one and was self-supporting. In his house-clearing he grew yams, sweet potatoes, and taro. In another clearing--because it was his policy to have no trees close to his house--he had plantains, bananas, and half a dozen coconut palms. Fruits and vegetables he exchanged down in the village for meat and fish and tobacco.

He spent a good portion of his time on Jerry's education, and, on occasion, would make bows and arrows that were so esteemed by his tribespeople as to command a steady sale. Scarcely a day passed in which he did not himself practise with bow and arrow. He shot only by direction of sound; and whenever a noise or rustle was heard in the jungle, and when Jerry had informed him of its nature, he would shoot an arrow at it. Then it was Jerry's duty cautiously to retrieve the arrow had it missed the mark.

A curious thing about Nalasu was that he slept no more than three hours in the twenty-four, that he never slept at night, and that his brief daylight sleep never took place in the house. Hidden in the thickest part of the neighbouring jungle was a sort of nest to which led no path. He never entered nor left by the same way, so that the tropic growth on the rich soil, being so rarely trod upon, ever obliterated the slightest sign of his having passed that way. Whenever he slept, Jerry was trained to remain on guard and never to go to sleep.

Reason enough there was and to spare for Nalasu's infinite precaution. The oldest of his three sons had slain one, Ao, in a quarrel. Ao had been one of six brothers of the family of Anno which dwelt in one of the upper villages. According to Somo law, the Anno family was privileged to collect the blood-debt from the Nalasu family, but had been balked of it by the deaths of Nalasu's three sons in the bush. And, since the Somo code was a life for a life, and since Nalasu alone remained alive of his family, it was well known throughout the tribe that the Annos would never be content until they had taken the blind man's life.

But Nalasu had been famous as a great fighter, as well as having been the progenitor of three such warlike sons. Twice had the Annos sought to collect, the first time while Nalasu still retained his eyesight. Nalasu had discovered their trap, circled about it, and in the rear encountered and slain Anno himself, the father, thus doubling the blood-debt.

Jack London,
Jerry of the islands, 1915