PORTRAITS DE FAMILLE 3
Un macronien au marché
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UN MACRONIEN AU MARCHÉ

Au marché du mercredi, il y a, c’est vrai, une majorité de personnes âgées, femmes et hommes, sans doute plus de femmes que d’hommes, veuves et veufs, célibataires grisonnants, mis hors du monde, isolés, ridés, à la peau terne. Ça pue la mort et la tristesse. Rayon charcuterie-traiteur, font la queue tous ceux-là, ceux qui ne cuisinent plus – pour qui donc cuisiner ? – mais s’achètent des plats touts faits, il n’y a plus qu’à les réchauffer (four classique, four à micro-onde, poêle, casserole, petite marguerite à vapeur, que de choix), on peut aussi les manger froids directement dans le papier d’emballage ou dans la barquette – c’est presque comme une assiette, mais économie de vaisselle – sans avoir besoin d’allumer le four classique ou le four à micro-onde, de surveiller la cuisson dans la poêle ou dans le casserole, ou encore de se battre avec la marguerite celle qui perd toujours ses pétales de métal quand on la prend pour la poser sur le fond d’eau contenue dans la casserole qu’il faut mettre sur le feu.
Au rayon charcuterie-traiteur tenue par la grosse et blonde et platinée et vieillissante Peggy – elle se croit toujours jeune et appétissante – un homme entre trente et quarante ans prend deux côtes de porc, une plus petite pour l’enfant. Il est jeune. Il affiche toutes les apparences du cadre heureux, coche toutes les normes physiques et vestimentaires du presque quarantenaire à qui tout réussit. Il se veut complice de Peggy, il entame la conversation, la plaint de ne pas être en vacances en ce mois de février, la console.

C’est les vacances de février, les affaires marchent bien pour vous, vous êtes la seule charcuterie du marché ouverte aujourd’hui, c’est bon pour vous, oui, vous avez bien fait de ne pas prendre de vacances, oui. Et puis ce sont surtout des vieux qui viennent vous voir, votre fond de clientèle, oui, c’est bon pour les affaires, c’est plus long à servir les vieux mais ils mangent beaucoup, oui, c’est bon pour les affaires, ils mangent beaucoup, évidemment c’est le seul plaisir qui leur reste. Et puis ils font pas de ski eux – il rit de les imaginer sur les skis tous ceux là qui font la queue – alors ils sont là en février, c’est bon pour vous.

Il claironne ses conneries devant tous ceux-là qui font la queue. Il doit les penser tous sourds. Idiots, écervelés. Ils sont vieux, dans un autre monde. Il n’imagine pas un instant qu’ils l’entendent, qu’il les blesse.

Que lui dire ? Que j’ai d’autres plaisirs, que je n’ai jamais aimé le ski, que je mange peu, que je bois beaucoup, que je ne suis pas sourde, que je vivrai plus longtemps que lui et que, lorsqu’il sera bien vieux, que son enfant l’aura abandonné à cause du souvenir humiliant de cette minuscule côte de porc qu’il lui a un jour fait manger, que sa femme l’aura quitté depuis bien longtemps, qu’il ira au marché le jour des vieux, il entendra un jeune arrogant lui dire que le croque-monsieur qu’il est en train d’acheter et qu’il mangera sans doute froid est le seul plaisir qui peut lui rester, que son face à face avec le croque-monsieur est le seul face à face auquel il ait droit et qu’il doit s’en estimer heureux.

Fred Lucas,
Un macronien au marché
Le Lampadaire 2020